Introduction
La sourate 5 rapporte la fameuse scène du livre de la Genèse où Caïn, pris de rage, tue son frère Abel (voir Genèse 4:3-4). Nous avons montré dans de précédents articles que la version qu’en donne le Coran est largement inspirée des récits syriaques et rabbiniques postérieurs1 . En particulier, le célèbre dicton coranique selon lequel « celui qui tue un homme […], c’est comme s’il avait tué l’humanité » (5:32) s’avère être une citation quasiment mot pour mot d’un passage du Talmud. Nous allons voir maintenant qu’il existe un autre détail qui provient d’une source rabbinique : il s’agit de la mention du corbeau. Le Coran explique en effet qu’un corbeau montra à Caïn comment se débarrasser du cadavre de son frère : « Allah fît surgir un corbeau qui gratta la terre afin de lui faire voir comment enterrer la dépouille de son frère » (5:31).
Cain et le corbeau
Dans son étude classique publiée en 1833 sur les « emprunts » du Coran au judaïsme, Abraham Geiger soulignait déjà qu’un récit similaire se trouve dans le Pirké de Rabbi Elizer :
Ils [= la famille d’Adam] ne savaient que faire d'Abel, car ils n'étaient pas accoutumés à l'inhumation. Vint un corbeau dont l'un des compagnons était mort : il le prit, creusa la terre et l'y enfouit sous leurs yeux. Adam dit : « Je ferai comme ce corbeau. » Aussitôt il prit le cadavre d'Abel, creusa la terre et l'y enfouit2 .
Depuis la publication de l’ouvrage de Geiger, la datation du Pirké a été réévaluée par les spécialistes, qui situent sa composition finale au 8e siècle ou plus tard encore. On ne peut donc plus y voir a priori la source du Coran. Toutefois, s’il paraît hors de doute que la version définitive du texte a été fixée après l’islam, il est vrai également que son auteur a réemployé des matériaux plus anciens3 . Nicolai Sinai a ainsi montré de façon convaincante que le récit de la soumission de Pharaon dans le Coran (10:90-32), dont on trouve un parallèle dans le Pirké, provient probablement d’une source commune plus ancienne aujourd’hui disparue4 . Mais dans le cas qui nous occupe, point n’est besoin de recourir à une telle hypothèse, car il existe effectivement une source antérieure au Coran qui mentionne déjà l’histoire du corbeau.
Dans Les origines des légendes musulmanes (1933), David Sidersky, souvent très bien renseigné, attire l’attention sur une autre pièce de la littérature rabbinique, le Midrash Tanhuma, où nous lisons :
Lorsque Cain tua Abel, ce dernier était resté couché par terre et Cain ne savait comment faire. Dieu fit passer deux oiseaux se bataillant ; l'un tua l'autre, puis, creusa avec ses pattes un trou dans le sol et y enterra le mort. S'inspirant de cet exemple, Cain creusa dans la terre et y ensevelit Abel (Beresit, 10)5 .
La datation du Midrash Tanhuma a fait l’objet de débat parmi les historiens, mais les plus développements les plus récents s’accordent sur une origine préislamique. Marc Bregman souligne à ce titre que Yannaï, un poète juif palestinien du début du 7e siècle, avait déjà connaissance du Midrash Tanhuma, ce qui signifie que le texte existait déjà à « la fin de la période byzantine en Palestine, avant les conquêtes musulmanes du 7e siècle »6 . De là, la légende s’est transmise à d’autres textes rabbiniques ainsi qu’au Coran7 .
Un autre historien, Christfried Böttrich, a étudié le motif de l’oiseau montrant à Cain comment enterrer la dépouille de son frère et ses diverses ramifications dans les textes de l’Antiquité. Il parvient à la conclusion que « le plus ancien document de la tradition haggadique sur l’enterrement d’Abel se trouve dans le Midrash Tanhuma, un midrash homélitique du Pentateuque dont le contenu matériel existe dès les environs de [l’an] 400. La plupart de ses poèmes retracent les traditions remontant jusqu’à R. Tanchuma bar Abba, qui a vécu dans la seconde moitié du IVe siècle » 8 .
Tableau comparatif
Coran | Midrash Tanhuma |
« Allah fit surgir un corbeau qui gratta la terre afin de lui faire voir comment enterrer la dépouille de son frère » (5 : 31). | « Dieu fit passer deux oiseaux se bataillant ; l'un tua l'autre, puis, creusa avec ses pattes un trou dans le sol et y enterra le mort. S'inspirant de cet exemple, Cain creusa dans la terre et y ensevelit Abel » (Beresit 10). |