Introduction
Avant l’islam, les femmes d’Arabie ne possédaient aucun droit. Elles étaient dévalorisées et méprisées par les règles de la société tribale. Pire encore, on enterrait les petites filles vivantes. Heureusement, l’avènement de l’islam a mis un terme à ces pratiques barbares et introduit de nouveaux droits pour les femmes. Tel est, en tout cas, le type de discours qu’il est devenu courant d’entendre1. Pourtant, l’idée d’une Arabie préislamique foncièrement hostile aux femmes ne repose pas tant sur des éléments tangibles datant de cette époque que sur les sources islamiques. Or, celles-ci présentent de toute évidence un caractère apologétique, en plus d’être très tardives. De fait, la plupart des données qu’on retrouve dans l’historiographie musulmane médiévale sont sans fondement. L’éminent spécialiste Christian Robin, dont les travaux ont largement contribué à renouveler notre regard sur l’Arabie préislamique, fait le constat implacable que « la science musulmane ne savait plus grand-chose du passé ». Il ajoute que le but des auteurs musulmans n’était pas tant de donner une image objective de la période préislamique que « de répondre à des interrogations religieuses et de souligner tout ce que l’adhésion à l’islam avait apporté de positif aux croyants. La démarche de ces savants est avant tout apologétique »2. Laissons-donc de côté les sources islamiques pour nous concentrer uniquement sur les matériaux de l’époque (épigraphie, documents littéraires, pièces de monnaie…). C’est alors une tout autre vision qui s’offre à nous. Comme le souligne Mona Samadi : Il y a des exemples de femmes qui étaient propriétaires de terres et qui étaient reconnues publiquement et officiellement comme telles dans des documents juridiques. On leur reconnaissait le droit de comparaitre au tribunal en leur propre nom, ainsi que le droit d’hériter. Les femmes pouvaient faire établir des documents juridiques sans avoir besoin d'un tuteur. Il existe également des exemples de femmes qui ont agi en qualité de juge dans la résolution de conflits. Les reines, les déesses et les femmes prophètes, ainsi que les femmes de la classe supérieure, jouissaient d'un statut élevé et de droits et privilèges juridiques. Les reines étaient représentées sur les pièces de monnaie, drapées dans de longs vêtements ceinturés à la taille3. Faisons maintenant un tour d’horizon sur la question pour tenter d’en savoir plus.Les Arabes enterraient-ils les fillettes vivantes ?
Arrêtons-nous tout d’abord sur la croyance, malheureusement tenace, selon laquelle les Arabes enterraient les fillettes vivantes. Existe-t-il des preuves, en dehors des sources islamiques qui viennent appuyer la réalité historique de la pratique ? La réponse est négative. Certes, l’abandon ou le meurtre d’enfants étaient des pratiques connues dans la plupart des cultures durant l’Antiquité. Chez les Romains, par exemple, le père de famille (pater familias) avait le droit de vie ou de mort sur ses enfants, sans distinction de sexe4. Cependant, même si la pratique était permise, l’historienne Eleanor Scott précise que son ampleur a été largement exagérée et n’hésite pas à parler d’un « mythe moderne »5. De plus, les filles n’étaient pas davantage victimes que les garçons. Dans certains cas, c’était même plutôt l’inverse : « la femme était hautement valorisée dans la société adulte et donc mieux protégée durant la petite enfance et l’enfance que l’homme »6. Quoi qu’il en soit, les infanticides avaient fortement reculé au début de notre ère sous la pression des auteurs chrétiens7. Ceci avait même abouti à l’allongement de l’espérance de vie pour les femmes8. On voit donc qu’à la veille de l’islam, la pratique de l’infanticide avait largement reculé suite à l’expansion du christianisme. L’Arabie préislamique n’avait pas échappé à la christianisation du monde antique, contrairement à la vision fausse également d’une Arabie demeurée polythéiste présente dans l’historiographie islamique9. Tout cela rend la thèse de l’enterrement des filles hautement invraisemblable. Le spécialiste de l’Arabie préislamique Ilkka Lindstedt s’est récemment penché sur la question du meurtre des fillettes chez les Arabes. Ses recherches ont montré qu’on ne possède pas la moindre source littéraire évoquant la pratique ni « aucune preuve archéologique ou matérielle »10. L’écrivain grec Porphyre (m. 305) mentionne dans ses écrits une tribu arabe qui sacrifie chaque année un enfant pour son culte. Il n’est toutefois pas question d’un prétendu enterrement « vivant », sans compte que l’enfant en question est un garçon et non une fille. Bien sûr, il demeure possible, à quelques occasions, que des enfants aient été tués par leurs parents. Les cas d’infanticide, souvent motivés par la pauvreté, la maladie ou la folie, ont existé à toutes les époques, la nôtre y compris. Mais l’absence de documentation suffit à démontrer que la pratique, à supposer qu’elle ait existé, n’était pas répandue à large échelle contrairement à ce qu’affirment les sources musulmanes postérieures. On notera au passage que l’arrivée de l’islam n’a pas permis d’éradiquer totalement la pratique comme en témoigne encore au 14e siècle une fatwa émise par le savant musulman Ibn Taymiyya (m. 1328)11. Encore de nos jours, le sort des petites filles demeure préoccupant dans certains pays musulmans. En Égypte, par exemple, une étude conduite par le gouvernement a montré que la mortalité infantile était plus élevée chez les filles, « ce qui indique une négligence parentale », précise la chercheuse Nancy Gallagher12.Les femmes dans la vie publique et politique
Quand l’Arabie était gouvernée par des femmes
On a vu que la croyance selon laquelle les fillettes étaient enterrées vivantes relevait du mythe apologétique. Intéressons-nous à présent à l’histoire réelle des femmes de la péninsule, à commencer par leur implication dans la vie publique et politique. Sur le sujet, nos sources sont lacunaires, mais elles laissent apercevoir que, dans certaines régions et à certaines époques, les femmes pouvaient accéder aux plus hautes fonctions politiques. On sait en effet que plusieurs royaumes arabes eurent une femme à leur tête. L’une d’entre elle, la reine de Saba (Yémen actuel), est mentionnée dans la Bible et le Coran, mais elle est généralement considérée par les historiens comme un personnage légendaire13. Jusqu’à une période récente, il n’existait aucune preuve que l’Arabie du sud ait connu une femme souveraine. La découverte en 2004 d’une inscription dans la région du Jawf a toutefois relancé le débat avec l’identification d’un texte qui mentionnerait, pour la première fois, une femme régnante au sud de l’Arabie14. On y lit en effet le texte suivant : Abîwathan fille de Yasaq’îl, du lignage de Sana‘, a offert à Nakrah, le jour où elle a régné sur Nat‘ahatân.
Fig. 1 : inscription évoquant le règne d’une reine sur une tribu (ou un territoire) sudarabique.
Si le règne des femmes en Arabie du sud demeure à ce stade incertain, et en tout cas exceptionnel, la documentation est en revanche beaucoup plus fournie concernant le nord de la péninsule. La première figure féminine arabe dépeinte comme une souveraine est la reine Zabibi, mentionnée dans une archive assyrienne datant du 8e siècle avant notre ère15. Le document ne précise pas la localité exacte de son royaume, mais l’historienne américaine Nadia Abott a montré qu’il devait s’agir de la cité antique de Dumat al-Djandal, située tout à fait au nord de l’Arabie16. L’archive mentionne une autre reine, dénommée Samsi, qui aurait succédé à la première. Le texte raconte qu’elle aurait violé un serment et se serait enfuit dans le désert après l’invasion de son royaume par le roi d’Assyrie17.
L’ancien royaume de Lihyan, fondé au 6e siècle avant notre ère, était lui aussi dirigé par une femme, du moins à une certaine période de sa (courte) vie. Une inscription, découverte lors d’une mission archéologique française en 1907, mentionne effectivement une « reine de Lihyan », dont le nom est malheureusement illisible. Mais l’inscription suffit à démontrer que « la reine avait donc un rôle officiel », précisent les archéologues18. Non loin de là se trouvait le célèbre royaume nabatéen fondé en – 312, qui s’étendait à l’époque du nord de la péninsule (dans l’actuelle Syrie-Jordanie) jusqu’au Hedjaz. Les Nabatéens ont connu plusieurs reines à la tête du royaume. La première connue à ce jour est une certaine Hâjar I. On ne connait pas grand-chose de sa personne ni de son règne (qui a dû être court), mais elle est désignée dans une inscription du 1er siècle comme la reine de Nabatea19. Suit une longue liste de souveraines nabatéennes, qui ont gouverné le royaume jusqu’à sa disparition au deuxième siècle. La reine Hurl (règne de – 9 à 15), qui avait succédé à Hâjar I, est mieux connue. Son nom figure dans une inscription à Khribet et-Tannur, dans les environs de Pétra, ainsi qu’à Pouzzoles, en Italie20. Elle est décrite comme une « reine forte » et avait réussi à faire inscrire son nom et son titre sur une pièce de monnaie21.

Fig. 2 : pièce de monnaie représentant Haritah IV (à gauche) et la reine Huld (à droite)
Parmi les souveraines d’origine arabe, Zénobie (m. 274) est de loin la plus renommée22. Elle avait d’abord été l’épouse du roi de Palmyre, Odainath. Après l’assassinat de celui-ci en 267, elle assuma sa succession pour le compte de son fils Wahballath. Très vite, elle se lança à la conquête de l’Égypte et des provinces arabes passées sous pavillon romain un siècle plus tôt. Elle parviendra quelques années plus tard à annexer une partie de l’Asie Mineure grâce au renfort des unités mobiles de bédouins, et se proclama impératrice de Rome. Les sources anciennes la décrivent volontiers comme une reine d’une grande beauté, à la voix virile et dotée d’un tempérament d’homme : « elle affichait, quand la nécessité l’exigeait, la rigueur propre aux tyrans, mais quand l’équité le demandait, la clémence propre aux bons princes. […] elle utilisait un char, rarement une voiture pour dames, mais se déplaçait le plus souvent à cheval. Il lui arrivait, dit-on, souvent de faire avec ses fantassins des marches de trois ou quatre milles. Elle chassait avec une fougue tout espagnole. Elle buvait fréquemment avec ses généraux, bien qu’elle fût sobre par ailleurs ; elle buvait aussi avec des Perses et des Arméniens pour les faire rouler sous la table » (Histoire d’Auguste, XXX, 15-18). Les ambitions de Zénobie prirent fin brusquement lorsque l’empereur romain Aurélien (m. 275) engagea une contre-offensive qui obligea le royaume de Palmyre rend les armes en 272. La reine déchue prend la fuite sur un chameau mais elle est rattrapée par des cavaliers. Contrairement à la plupart de ses proches, elle fut graciée par l’empereur, qui « tenait certainement à la faire figurer à son triomphe comme témoignage de sa victoire en Orient »23. L’image posthume de Zénobie fut très contrastée : alors qu’en Europe, les auteurs du Moyen-Âge chantaient ses louanges, elle avait acquis dans le monde arabo-musulman la réputation d’une femme de petite vertu et d’un démon assoiffé de sang24.

Fig. 3 : buste représentant la reine Zénobie
Nous l’avons vu, les exemples ne sont pas rares de femmes qui, avant l’islam, avaient pris les commandes d’une tribu voire d’un royaume arabe. Les données sont certes parcellaires et ne concernent pas, dans l’état actuel de notre documentation, l’ensemble de la péninsule. Mais elles suffisent à montrer que la chose était possible, ce qui tranche assez nettement avec l’image véhiculée par les sources islamiques. On remarquera également que l’arrivée de la nouvelle religion a marqué une rupture dans l’émancipation politique des femmes. Dans un hadîth célèbre, le Prophète déclare en effet : « une nation gouvernée par une femme ne connaitra jamais le succès »25. Ce propos a servi de base aux juristes musulmans pour interdire la représentation féminine dans les fonctions importantes de la cité, y compris celles de gouverneur et de juge26.
Femmes prêtresses et prophétesses
En plus des fonctions politiques, les femmes arabes pouvaient prétendre à l’exercice de fonctions religieuses – à vrai dire, il n’existait pas, dans l’Antiquité, de distinction très nette entre les sphères civiles et religieuses. Chez les Nabatéens, la prêtresse (kahina) était typiquement une reine ou une princesse et avait en charge de garder le temple d’un dieu ou d’une déesse27. L’existence de femmes-prêtresses est bien attestée au Proche-Orient et dans la Grèce Antique28. Elle l’est également en Arabie, en tout cas dans les provinces du nord et peut-être au Hedjaz – les responsabilités cultuelles des femmes semblent en revanche beaucoup plus rares dans le sud29. On citera, à titre d’exemple, une inscription du royaume de Lihyan (nord-ouest de la péninsule) où l’on apprend qu’une certaine « Smwh fille de Smr prêtresse » a offert des sacrifices à d-Gbt (le dieu des forêts) dans une montagne30. Les inscriptions semblent indiquer que la fonction était héréditaire, se transmettant de mère en fille31. Outre ses fonctions sacerdotales, la kahina antique jouait un rôle dans la divination. Celle-ci avait même une fonction officielle à la cour palmyrienne32.L’indépendance financière des femmes
Venons-en à présent à la question du statut économique des femmes dans l’Arabie préislamique. Est-il vrai, comme on l’affirme parfois, que les femmes n’avaient pas le droit de posséder des biens et dépendaient financièrement de leur mari ? De toute évidence, la réponse est non. Ce que montrent les documents de l’époque, c’est que les femmes non seulement avaient un droit de propriété au même titre que les hommes, mais qu’elles pouvaient avoir une activité économique indépendante et même s’enrichir. Eleanor Doumato souligne ainsi que « le droit pour les femmes de contrôler leur propre propriété, une autre réforme que certains prétendent avoir été instituée par l’islam, existait déjà avant l’islam à Najran [l’ancienne capitale du Yémen, ndlr] et en Syrie »33. Robin va dans le même sens et précise qu’en Arabie du sud, « les femmes sont un acteur économique qui conduisent des opérations immobilières ou financières, soit en leur nom seul soit en association avec des hommes. De nombreux textes cursifs confirment la forte présence des femmes dans la vie économique »34. C’est ce qu’indiquent en effet de nombreuses inscriptions mises au jour par les historiens. Dans l’une d’entre elles, nous lisons le texte suivant : Khalhamad, [du lignage] de Galidan, fille d’Ibn Hanz, a construit, fondé et achevé la maison de Tab’, et a aidé ses [deux] maris, ‘Shahr et Sha’b, et ses fils, les banû Galidan, avec mille monnaies ba’lat de sorte qu’elle soit rachetée de [son] lien de dépendance35. L’inscription mentionne une femme appelée Khalhamad qui a fait construire une maison et aidé financièrement ses deux (!) maris et ses fils. Toujours au Yémen, à 60 kilomètres de l’ancienne capitale Sana, l’inscription suivante a été récemment découverte : « Magadhalak, (entrée comme épouse dans le lignage de) dhu Sahbat, a apporté comme aide à son mari Lahay’athat pour leur salle de conseil deux cents monnaies-balat pour les pierres taillées et les blocs »36. Dans la même région, une certaine Ruhayma déclare auprès de ses compatriotes posséder « quarante mille deniers, scellés et placés dans [s]on trésor en dehors du trésor de [s]on mari, ainsi que des bijoux, des perles et des jacinthes »37. Au nord de la péninsule, la participation des femmes à la vie économique était également courante et à vrai dire normale. En 1961, une équipe d’archéologues découvrit dans une grotte à Pétra, la capitale nabatéenne, une série de papyrus vieux de 2 000 ans. Dans l’un d’entre eux, une femme nabatéenne passe une annonce de vente de sa palmeraie, et garantit à l’acquéreur tous les droits de propriété38. On a retrouvé également de nombreux actes de vente impliquant une femme, et il ressort de tout cette documentation qu’en cas de litige, la femme pouvait plaider devant la cour – ce qui indique un statut juridique égal à celui de l’homme39. Fut découvert aussi un tombeau sur lequel figure l’inscription suivante : « Ceci est le tombeau que Hinat, fille de Wahbu, a fait pour elle-même et pour ses enfants et ses descendants pour toujours. Personne n'a le droit de le vendre, de le donner en gage ou d'en faire un bail ». On ignore qui était précisément Hinat. Sans doute une notable locale, en tout cas suffisamment fortunée pour posséder son propre tombeau. Les historiens sont parvenus à reconstituer son visage à partir de ses ossements.
Fig. 4 : reconstitution du visage de Hinat, femme nabatéenne morte en 60 avant notre ère entre 40 et 50 ans