LA PRÉEXISTENCE DU PROPHÈTE
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Introduction
Selon la tradition musulmane orthodoxe, Muhammad est l’homme le plus important de l’Histoire. En plus d’être le dernier Messager d’Allâh, il est décrit comme un « parfait modèle » pour l’humanité, le plus beau des hommes, le plus exemplaire, et les récits de miracles qu’on lui attribue n’ont rien à envier à ceux de Moïse ou Jésus dans les traditions juives et chrétiennes. Les récits sur les vertus, les mérites et les actes de Muhammad frisent souvent l’hyperbole, et finissent par donner au prophète de l’islam une nature suprahumaine, pour ne pas dire quasi divine. À ce titre, beaucoup d’historiens ont souligné que la dévotion pour Muhammad chez les musulmans présente certaines affinités avec la dévotion envers Jésus chez les chrétiens1. Dans cet article, nous donnerons une illustration de ce phénomène en présentant plusieurs doctrines, qui à vrai dire s’entremêlent les unes aux autres, relatives à la figure du Prophète de l’islam. On s’intéressera en particulier à la doctrine de la préexistence de Muhammad, ainsi qu’au concept du « Nûr Muhammadî » (la lumière muhammadienne).
Les textes de la tradition musulmane
De nombreux récits musulmans affirment la préexistence de Muhammad. Selon un hadîth, le Prophète aurait dit : « Je fus le premier des prophètes à être créé, et le dernier d’entre eux à être envoyé »2. Dans une autre tradition, il aurait déclaré : « J’étais déjà prophète alors qu’Adam était encore entre l’esprit et la chair »3. Plus encore, Muhammad est parfois décrit comme l’être primordial créé avant toute chose4. On dit également que le nom du Prophète était écrit sur le Trône d’Allâh deux mille ans avant la création de la terre et des cieux5. Son nom est également inscrit sur les épaules d’Adam et sur toutes les feuilles des arbres du Paradis6. La doctrine de la préexistence du Prophète est particulièrement bien représentée dans les sources chiites et dans la mystique musulmane, bien que les sunnites ne soient pas en reste. Le théologien mystique Sahl al-Tustârî (m. 896) affirme ainsi qu’Allâh créa Muhammad à partir de Sa propre lumière, et que le reste de l’univers émane de cette lumière muhammadienne7.
La préexistence du Prophète est associée au concept de la « lumière muhammadienne ». Dans les sources musulmanes, tant sunnites que chiites, se trouve en effet l’idée qu’une puissante source lumineuse jaillissait du corps de Muhammad. Selon une tradition, « à chaque fois qu’il se trouvait dans le noir, une lumière brillait autour de lui comme un clair de lune »8. On rapporte aussi qu’Aicha, ayant égaré une épingle dans l’obscurité, la retrouva facilement grâce à la lumière du Prophète qui éclaira la pièce9. Dans les récits sur la naissance du Prophète, il est dit qu’au moment de l’accouchement, une lumière sortit du ventre d’Amina, illuminant les palais de Syrie10. Certaines variantes affirment que la lumière irradia toute la région de la Syrie au Yémen et même le monde entier. Cependant, la lumière du Prophète n’est pas apparue à sa naissance mais la précède. Les sources islamiques affirment en effet que la lumière aurait été déposée dans les lombes d’Adam puis transmise d’un ancêtre à l’autre jusqu’à Muhammad. Le thème est particulièrement présent dans les récits concernant la conception du Prophète.
La Sira rapporte que le futur père de Muhammad, ‘Abd Allâh, fut interpelé par une femme nommée Umm Qibâl, qui lui proposa des chameaux en échange d’un rapport sexuel. ‘Abd Allâh, qui se trouvait avec son père à ce moment-là, déclina la proposition dans l’immédiat et épousa Amina le lendemain. Tout de suite après le contrat de mariage, il coïta avec elle et elle tomba enceinte de Muhammad. ‘Abd Allâh retourna voir la première femme, mais celle-ci ne renouvela pas sa proposition. Il lui dit : « Pourquoi ne me proposes-tu pas aujourd’hui ce que tu m’as proposé hier ? » Elle répondit : « La lumière qui était en toi s’est séparée de toi, je n’ai nul besoin de toi aujourd’hui »11. Dans une variante, elle lui dit : « Je n’ai nul besoin de toi, tu étais passé me voir avec une lueur (blanche) brillante entre tes yeux, j’avais espéré en être atteinte, mais quand tu entras voir Amina, celle-ci l’emporta »12. On le voit, le père de Muhammad était porteur de la lumière prophétique qu’il transmit à son tour à Amina. Ainsi, Muhammad, ou en tout cas son esprit, existe avant même son incarnation terrestre (c’est-à-dire, suivant l’étymologie du mot, avant même de « faire chair »). La préexistence du Prophète est rendue possible via la substance spermique de ses ancêtres, transmise de génération en génération, et se manifeste par la lumière dont sont porteurs chacun d’entre eux. Un hadîth, transmis sous l’autorité de ‘Ikrima, résume bien la doctrine : « Tu es passé des reins d’un prophète aux reins d’un (autre) prophète, jusqu’à ce que tu sois devenu un prophète (en chair et en os) »13.
Il nous faut mentionner encore un autre concept, celui de la Haqiqat al-Muhammadiyya, ou « réalité muhammadienne ». Ce concept, qui émane principalement de la pensée des maitres soufis, enseigne que « les prophètes envoyés tour à tour aux hommes sont autant de manifestations sporadiques et fragmentaires de la “Réalité muhammadienne”, qui ne se déploie intégralement que dans la personne de Muhammad »14. Selon cette doctrine, donc, Muhammad s’est révélé à travers les prophètes qui l’ont précédé, avant de se révéler pleinement dans sa personne historique pour clore le cycle de la révélation.
Des origines anciennes
La doctrine de la préexistence du Prophète ainsi que le concept de la « lumière muhammadienne » qui lui est rattaché ne sont pas propres à l’islam, mais plongent leurs racines dans des traditions religieuses plus anciennes et auxquelles les historiographes musulmans ont eux-mêmes puisé. Dans un article paru en 1908, Ignaz Goldziher avait déjà montré que l’idée remontait au gnosticisme chrétien, en particulier aux Homélies pseudo-clémentines, un texte judéo-chrétien composé vers le 4e siècle15. Le texte parle en effet d’un esprit prophétique qui « transmigre » de prophète en prophète (Hom. 18 : 13), de manière analogue à la lumière muhamadienne chez les musulmans. Selon Épiphane (m. 403), les ébionites professaient une doctrine très similaire, selon laquelle un même esprit prophétique, le verus propheta, s’est révélé à travers les sept prophètes Adam, Énoch, Noé, Abraham, Isaac, Jacob et Jésus16. Chez les gnostiques séthiens, le même être divin se manifeste en Seth, puis en Jésus. Dans la gnose de Baruch, c’est l’ange Baruch qui se révèle dans les prophètes et trouve enfin dans l’homme Jésus sa révélation parfaite17.
La notion de préexistence est évidemment bien connue des textes juifs et chrétiens, et se trouve tout particulièrement associée à la figure du Messie18. Dans le Livre d’Énoch, il est dit du Messie qu’il a été choisi et caché devant Dieu avant la création du monde (48 : 6). Pour les chrétiens, Jésus est de la même substance que Dieu ; il n’a pas été créé mais existe de toute éternité : « Avant qu’Abraham ne fut, je suis » (Jean 8 : 58). Par ailleurs, Michel Chodkiewicz signale que la « réalité muhammadienne » professée par les soufis musulmans se rapproche fortement de la doctrine du Logos spermatikos de Justin Martyr (m. 165), selon laquelle plusieurs personnages de l’Antiquité préchrétienne (Abraham, Socrate, Héraclite…) vécurent selon le Logos et furent à ce titre des chrétiens avant la lettre19.
Concernant la « lumière prophétique » dont Muhammad est investi, les antécédents dans les religions et les mythes antérieurs à l’islam sont là aussi nombreux. On y retrouve des récits miraculeux sur la naissance du héros ou du prophète, au cours de laquelle une lumière resplendissante rejaillit20. En ce qui concerne Muhammad, nous l’avons vu, le phénomène lumineux ne se limite guère à sa venue au monde, mais le poursuit tout au long de sa vie. Tor Andrae a montré que cette conception prend racine dans des traditions grecques et proche-orientales :
Dans les cultes à mystères, la divinité se manifeste sous la forme de la lumière […]. Comme l’a montré G. Wetter, ces représentations sont sans doute issues à l’origine des religions astrales et se sont diffusées depuis l’Orient par les mêmes voies que celles-ci. Dans le Poïmandrès [texte attribué à Hermès, ndlr], le logos qui ordonne le monde émane de la plénitude lumineuse du Noûs. « Je suis de la lumière et des dieux », déclare Mani, qui se présente comme un envoyé de la lumière. Les sauveurs des gnostiques sont des êtres de lumière. […] Les rabbins enseignent que la beauté exceptionnelle d’Adam tenait au fait qu’il était rempli de l’éclat lumineux divin21.
L’idée que la lumière prophétique s’est transmise par la voie de ses ancêtres est elle aussi déjà présente dans l’Orient ancien. Chez les Perses, la lumière radiante (khvarenah) de Zoroastre est transmise de génération en génération sous les grands souverains de l’Antiquité. Il semble également que le judaïsme rabbinique, peut-être au contact des Perses, avait repris une pareille conception, selon laquelle la lumière du Messie devait se transmettre parmi les générations22. Geneviève Gobillot a démontré en outre que l’idée selon laquelle toute chose procède de la lumière de Muhammad, est elle-même d’origine chrétienne :
Cette idée d’une émanation des créatures à partir d’une lumière primordiale individualisée correspond précisément à la doctrine d’Origène, selon laquelle Dieu a créé la monade, c’est-à-dire les esprits, dans leur forme première, en Christ. Cette conception présente le Christ, émanation du père, comme étant l’origine de tous les êtres raisonnables dans leur préexistence, comme de toute la création par la suite. Ici encore, Muhammad se trouve substitué à Jésus et, ce, dans le cadre d’un système néoplatonisant, tous les autres prophètes, eux-mêmes émanés de cette lumière muhammadienne, étant donc dans la dépendance absolue de Muhammad y compris d’un point de vue ontologique23.
Discussion
Nous avons constaté que dans la tradition musulmane, et plus encore dans la pensée mystique et soufie, Muhammad est perçu comme un être lumineux dont l’existence précède de loin son incarnation terrestre. Plusieurs points méritent qu’on y revienne. Premièrement, on a vu que ces différentes doctrines n’étaient pas propres à l’islam, mais qu’elles empruntaient à des traditions antérieures d’origine chrétienne, gnostique, zoroastrienne et manichéenne. Deuxièmement, et c’est là un élément central, on ne peut qu’être frappé par le contraste qui existe entre le prophète anonyme du Coran, que l’on suppose être Muhammad, et la description que les sources musulmanes ultérieures font de celui-ci. Le texte coranique parle en effet du prophète comme d’un homme ordinaire : « Je ne suis qu’un être humain comme vous » (18 : 110). On remarquera d’ailleurs que les récits miraculeux attribués à Muhammad, de même que les doctrines que nous avons évoquées ici, brillent par leur absence dans le Coran. Mais dans les sources postérieures, celui qui n’était qu’un simple mortel se retrouve propulsé au rang d’un homme suprahumain duquel procède toute la création et dont la lumière radiante illumine jusqu’aux palais de Syrie. Comme l’indique Adrien Leites :
Ce fut le grand mérite de Tor Andræ de montrer que la figure de Muḥ ammad a donné naissance à deux conceptions rivales de la prophétie. Selon la première conception [fonctionnelle], Muḥ ammad serait un homme ordinaire investi de la fonction de prophète. Selon la seconde conception [ontologique], Muḥ ammad est un surhomme investi de l’attribut de la prophétie à travers une élection qui précède son existence terrestre. L’étude de Tor Andræ montre que la première conception, qui est en effet exposée dans le Coran, fut défendue par des savants sunnites. Alors que la seconde conception était issue à l’origine de milieux chiites et de spéculations soufies, mais elle pénétra assez tôt la tradition sunnite24.
Ce hiatus entre le Coran et les sources postérieures nous amène à nous demander pourquoi les traditionnistes musulmans prirent le contrepied du texte coranique et donnèrent de Muhammad l’image d’un homme doté d’une nature exceptionnelle et quasiment divine. En tout état de cause, cette image fit son apparition à une époque postérieure au Coran, autrement dit quand les frontières de l’islam s’étendent à une grande partie du Proche-Orient, et où les adeptes de la nouvelle religion côtoient des croyants juifs, chrétiens et zoroastriens. Or, c’est là un détail d’une grande importance pour notre questionnement. En effet, comme le soutient Uri Rubin, la doctrine de la préexistence de Muhammad a été développée dans un contexte de rivalités inter-religieuses : « elle s’explique par la volonté générale de fournir aux musulmans un prophète d’un rang équivalent à celui des grands prophètes du judaïsme et du christianisme »25. On peut donc parler d’une véritable réappropriation, de la part de l’islam, des croyances et des doctrines que les juifs et les chrétiens appliquaient à leurs propres figures religieuses.
Ainsi, Muhammad, le prophète « préexistant », devenait l’égal de Jésus, lui-même incréé. Or, c’est peut-être là que réside tout le problème, car Jésus, selon la tradition chrétienne, est un être divin, ce que n’est pas Muhammad. Certes, on ne peut pas tout à fait dire que les deux figures sont mises sur le même pied : tandis que Jésus existe de toute éternité, Muhammad a quant à lui un commencement. Mais la frontière entre les deux est pour le moins ténue, et le risque est grand de favoriser une « divinisation » du Prophète. Or, plusieurs penseurs musulmans, particulièrement bien représentés parmi les mystiques, franchirent effectivement le pas, en donnant à Muhammad des attributs divins. Chez Ibn ‘Arabi (m. 1240), par exemple, le Prophète est le Premier et le Dernier, l’Apparent et le Caché, des attributs que le Coran réserve à Allâh (57 : 3). L’emportement de certains mystiques n’a pas manqué de faire réagir les défenseurs de l’orthodoxie sunnite, qui, tout en assumant la préexistence de Muhammad, tentèrent de nuancer certaines positions jugées borderline26.
Références
1↑ Voir par exemple Luca Patrizi, « Le dépôt sacré Les reliques du prophète Muḥammad entre dévotion et fondation du pouvoir », in Nelly Aùri, Rahida Chih, Stefan Reichmuth (éds.), The Presence of the Prophet in Early Modern and Contemporary Islam, Brill, 2023, pp. 223-252.
2↑ Al-Tabarani, Musnad al-Shamiyyin, vol. 4, pp. 34-35. Dans ses Tabaqat (vol. 1, p. 124), Ibn Sa’d rapporte une variante où le Prophète déclare : « Je fus le premier créé parmi les humains […] ».
3↑ Al-Tirmidhi, Sunan, Kitab al-manaqib, n° 3968.
4↑ Voir les nombreuses références citées par Uri Rubin, « Pre-Existence and Light—Aspects of the Concept of Nūr Muḥammad », Israel Oriental Studies, vol. 5, pp. 62-119.
5↑ Ibid, p. 106.
6↑ Ibid.
7↑ Marion Holmes Katz, The Birth of Prophet Muhammad: Devotional piety in Sunni Islam, Routledge, 2007, p. 14.
8↑ Ibn Shahrashub, Maruiqib At Abt Tdlib, al-Najaf, 1956, vol. 1, p. 167.
9↑ Abu Sa’d al-Khargushi, Sharaf al-Nabiyy, p. 80.
10↑ Ibn Hicham, Sira, vol. 1, pp. 292.
11↑ Cité par Aomar Hannouz, Le cycle de ‘Abd al-Muttalib : Restauration, sacrifice et naissance prophétique dans la Sira d’Ibn Ishaq, Brill, 2024, p. 290.
12↑ Ibid, p. 292.
13↑ Al-Haythamī, Majmaʿ al-zawāʾid, vol. 7, p. 89. Voir également, Ibn Kathīr, Tafsīr, vol. 3, p. 352.
14↑ Claude Addas, Ibn ‘Arabî et le voyage sans retour, Éditions du Seuil, 1996, p. 26.
15↑ Ignaz Goldziher, « Neuplatonische und gnostische Elemente im Ḥadīṯ », Zeitschrift für Assyriologie, vol. 22, p. 337.
16↑ The Panarion of Epiphanius of Salamis, translated by Frank Williams, Brill, 2009, p. 133.
17↑ Tor Andrae, Die Person Muhammeds in Lehre und Glauben seiner Gemeinde, Norstedt & Söner, 1917, p. 324.
18↑ William Foxwell Albright, From the Stone Age to Christianity: Monotheism and the Historical Process, The Johns Hopkins Press, 1940, p. 291.
19↑ Michel Chodkiewicz, Seal of the Saints: Prophethood and Sainthood in the Doctrine of Ibn ‘Arabi, The Islamic Text Society, 1993, p. 64.
20↑ Nous y reviendrons dans une future publication consacrée aux récits sur la naissance de Muhammad dans la tradition musulmane.
21↑ Tor Andrae, op. cit., p. 319.
22↑ Ibid, p. 320.
23↑ Geneviève Gobillot, « Les mystiques musulmans entre Coran et tradition prophétique. À propos de quelques thèmes chrétiens », Revue de l’histoire des religions, 2005, p. 63.
24↑ Adrien Leites, « Sīra and the question of tradition », in Harald Motzki (éd.), The Biography of Muḥammad: The issue of the sources, Brill, 2000, p. 54.
25↑ Uri Rubin, « More Light on Muḥammad’s Pre-existence: Qurʾānic and post-Qurʾānic Perspective », in Andrew Rippin & Roberto Tottoli (éds.), Books and Written Culture of the Islamic World: Studies Presented to Claude Gilliot on the Occasion of His 75th Birthday, Brill, 2015, p. 295.
26↑ Marion Holmes Katz, op. cit., p. 14.