LA CONVERSION D'ABRAHAM
Introduction
Le Coran rapporte qu’Abraham abandonna la religion de ses ancêtres, qui vouaient un culte aux astres célestes, alors qu’il observait le ciel. Il se rendit compte alors que le soleil, la lune et les étoiles finissaient toujours par disparaitre et qu’il était vain de les adorer :
Quand la nuit l’enveloppa, il observa une étoile, et dit « Voilà mon Seigneur ! » Puis, lorsqu’elle disparut, il dit : « je n’aime pas les choses qui disparaissent ». Lorsqu’ensuite il observa la lune se levant, il dit : « voilà mon Seigneur ! » Puis, lorsqu’elle disparut, il dit : « Si mon Seigneur ne me guide pas, je serai certes du nombre des gens égarés ». Lorsqu’ensuite il observa le soleil levant, il dit : « Voilà mon Seigneur ! Celui-ci est plus grand ». Puis lorsque le soleil disparut, il dit : « O mon peuple, je désavoue tout ce que vous associez à Allah ». Je tourne mon visage exclusivement vers Celui qui a créé les cieux et la terre […] (6 : 76-79).
On le voit, dans ce récit, Abraham a recours à un raisonnement déductif : comme les astres ne demeurent pas éternellement dans le ciel, ils n’ont rien de divin. Il faut donc les rejeter pour n’adorer que le seul vrai Dieu. Le lecteur familier des textes de la Bible aura noté que cette histoire en est absente. Nous verrons en effet que le Coran s’inspire de textes apocryphes juifs.
L’influence du stoïcisme
Dans l’Antiquité, l’adoration des astres était une pratique courante. Cependant, elle fut rejetée par certains philosophes grecs. Il semble que les stoïciens furent les premiers à émettre une critique systématique contre ce culte. Leur argumentation est la suivante : « tandis que tous les autres [dieux], comme les astres, comme la lune, comme le soleil lui-même, enchaînés à la matière, nés avec le cosmos, sont destinés à être avec lui détruits ou transformés, un seul résiste au temps, échappe aux révolutions, reste inaltérable à jamais : c’est le dieu, le seul qui mérite ce nom, le dieu par excellence »1. On remarquera que ce raisonnement se rapproche très fortement de celui adopté par l’Abraham coranique. Pour autant, il parait peu probable que les milieux producteurs du Coran aient eu connaissance directe de la philosophie stoïcienne. Il faut donc qu’il y eût un intermédiaire.
L’intermédiaire juif
Or, cet intermédiaire n’est pas difficile à trouver : il s’agit du judaïsme, dont les grands auteurs de l’Antiquité avaient assimilé la pensée grecque. L’historien juif Flavius Josèphe, qui écrit au premier siècle de notre ère, nous livre ainsi un portrait mythique d’Abraham dépeint sous les traits d’un philosophe grec en quête de savoir :
[Abraham] fut le premier à oser montrer que Dieu, créateur de l’univers, est Un. […] Il avait déduit ces conceptions des évolutions de la terre et de la mer, de la course du soleil et de la lune, et de tous les phénomènes célestes : si tous ces corps avaient une puissance à eux, jugeait-il, ils auraient pourvu à leur propre régularité ; mais comme tel n’est pas le cas, il est manifeste que même les actions auxquelles ils concourent pour notre plus grand profit ne proviennent pas de leur autorité propre, mais procèdent de la force de celui qui les dirige, auquel seul il convient d’adresser hommages et actions de grâce. (Antiquité juives 1, 154-156)
L’Abraham aux accents stoïciens décrit par Flavius Josèphe ressemble beaucoup à l’Abraham coranique. Comme lui, il déduit sa croyance en un dieu unique par l’observation du cosmos et par l’intelligence. Un autre texte antique présente un grand intérêt pour notre sujet : il s’agit de l’Apocalypse d’Abraham, un texte apocryphe écrit au 1er siècle, sans doute par des juifs proches de la secte de Qumran. Le texte met dans la bouche d’Abraham les propos suivants :
Plus que la terre, j’appellerai digne de vénération le soleil, car il éclaire de ses rayons le monde et les différentes atmosphères. Mais celui-là, non plus je ne le placerai parmi les dieux, car la nuit, sa course est assombrie par nuées. Et pas plus je ne nommerai dieu la lune et les étoiles, car elles aussi, en leur temps, la nuit, obscurcissent leur lumière. Ecoute, Térah, mon père, je vais chercher devant toi le dieu qui a créé toutes choses, et non des dieux inventés par nous2.
La similitude entre l’Apocalypse d’Abraham et le passage coranique parait évident : dans les deux cas, Abraham observe tour à tour le soleil, les étoiles et la lune, et refuse de leur vouer un culte en prétextant qu’ils finissent inévitablement par disparaitre. Dans les deux cas encore, il en tire la conclusion que c’est le dieu unique qu’il convient d’adorer. Précisons qu’un récit très similaire se trouve dans deux autres textes juifs, le Livre des Jubilées, daté du 2e siècle, et le Midrash Rabba3.
Tableaux comparatifs
Apocalypse d’Abraham
Coran
Plus que la terre, j’appellerai digne de vénération le soleil, car il éclaire de ses rayons le monde et les différentes atmosphères. Mais celui-là, non plus je ne le placerai parmi les dieux, car la nuit, sa course est assombrie par nuées.
Lorsqu’ensuite il observa le soleil levant, il dit : « Voilà mon Seigneur ! Celui-ci est plus grand ». Puis lorsque le soleil disparut, il dit : « O mon peuple, je désavoue tout ce que vous associez à Allah ».
Et pas plus je ne nommerai dieu la lune et les étoiles, car elles aussi, en leur temps, la nuit, obscurcissent leur lumière.
Quand la nuit l’enveloppa, il observa une étoile, et dit « Voilà mon Seigneur ! » Puis, lorsqu’elle disparut, il dit : « je n’aime pas les choses qui disparaissent ».
Ecoute, Térah, mon père, je vais chercher devant toi le dieu qui a créé toutes choses.
Je tourne mon visage exclusivement vers Celui qui a créé les cieux et la terre.
Références
1↑ Paul Decharme, La critique des traditions religieuses chez les Grecs, des origines au temps de Plutarque, A. Picard, 1904, pp. 265-266.
2↑ La Bible, Écrits intertestamentaires, Paris : Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1987, p. 1703.
3↑ Voir Gabriel S. Reynolds, The Qur’an and Its Biblical Subtext, Routledge, 2010, p. 77 sqq.