Al Kalam

LA BIBLE ARABE

Partager l'article sur les réseaux sociaux

Introduction

Tous ceux qui ont lu le Coran savent que le livre sacré de l’islam entretient une relation étroite avec la Bible. Comme chacun sait, le Coran reprend à son compte les principaux narratifs et doctrines bibliques. De plus, le texte coranique parle de nombreuses fois de « la Torah et l’Évangile » (at-Tawrâh wa al-Injîl), qui sont présentés comme les précédentes révélations dont il entend prendre la suite. À ce titre, certains historiens ont parlé du Coran comme d’une « édition tronquée de la Bible »1, ou encore d’une Bible apocryphe en arabe2. Si le « sous-texte » biblique du Coran est indéniable3, plusieurs questions viennent immédiatement à l’esprit : comment le ou les rédacteurs du Coran eurent-ils connaissance des récits bibliques ? Ces connaissances émanent-elles d’une tradition orale, d’un texte écrit ou des deux à la fois ? Les textes de la Bible circulaient-ils en Arabie, et plus spécifiquement dans les milieux producteurs du Coran ? Si oui, quelle en était la langue ? Existait-il, à l’époque du Prophète, une version arabe de la Bible ? Le présent article, premier d’une longue série sur le rapport entre le Coran et les Écritures bibliques, vise à apporter quelques éléments de réponse à certaines des questions que nous venons de soulever. En particulier, on tâchera de déterminer si, oui ou non, la Bible avait été traduite en arabe avant l’islam.

Juifs et chrétiens dans l’Arabie préislamique

Pour répondre à la question, il faut d’abord se demander dans quelle mesure la pénétration du judaïsme et du christianisme chez les Arabes était importante avant l’islam. Faire un panorama complet de la situation religieuse en Arabie dépasserait largement le cadre du présent article. On se contentera donc ici de quelques brèves remarques qu’on ne manquera pas de compléter dans de futures publications. L’époque n’est plus où les historiens se contentaient de reprendre, avec une certaine naïveté, les données traditionnelles islamiques qui présentent l’Arabie comme le dernier refuge de l’idolâtrie. Les fouilles épigraphiques et archéologiques menées depuis plusieurs décennies montrent en effet que le monothéisme juif et chrétien était bien établi dans la péninsule arabe. La présence juive, tout d’abord, remonte à plusieurs siècles avant l’islam. En Arabie du Sud, l’antique royaume de Himyar se convertit dès le 4e siècle à un monothéisme « judaïsant »4. En dehors du Yémen, de nombreuses tribus juives s’étaient établies à divers endroits de la péninsule. Selon les sources musulmanes, l’oasis de Yathrib (la future Médine) abritait également plusieurs tribus juives, bien que cette affirmation soit contestée par plusieurs historiens qui soulignent l’absence de preuves extérieures5.

La présence chrétienne en Arabie est elle aussi bien attestée. On peut mentionner tout d’abord le cas des Ghassanides, au nord de la péninsule, dont la conversion remonte au moins au 6e siècle6. Plus à l’est, la tribu des Lakhmides constitue l’un des principaux terreaux de la chrétienté arabe préislamique. Al-Hira, la capitale du royaume lakhmide, bénéficie en effet d’un immense prestige dû à ses nombreux monastères et à son école de théologie7. Dans la région de Beth Qatraye, qui correspond à l’actuel Qatar, la pénétration du christianisme est également confirmée par des excavations ayant mis au jour de nombreux vestiges chrétiens 8. La ville de Najrân comportait une importante communauté chrétienne, qui sera victime en 523 de persécutions de la part des rois yéménites 9. La question de la christianisation du Hedjaz, en particulier de Médine et de La Mecque, est quant à elle sujette à débat chez les historiens – débat sur lequel nous ne reviendrons pas ici. Les données traditionnelles islamiques affirment que des chrétiens vivaient dans la région, à l’instar de Waraqa ibn Nawfal, qui aurait été l’oncle de Khadidja, la première épouse du Prophète. Quelques rares inscriptions permettent de corroborer une présence chrétienne dans les environs de La Mecque, et il est même possible que la Ka’ba ait fait office d’église avant l’islam10.
Néanmoins, faute de preuves suffisantes, l’hypothèse d’une communauté chrétienne organisée dans la région du Hedjaz parait très improbable11. Enfin, on mentionnera le cas des Arabes chrétiens installés en dehors de la péninsule stricto sensu, notamment en Palestine, mais également en Irak, en Syrie ou encore dans la région de haute-Mésopotamie appelée al-Jazira (« l’île)12.

Ce rapide tour d’horizon montre qu’à la veille de l’islam, le monothéisme, et le christianisme en particulier, s’était fortement répandu en Arabie au point de devenir majoritaire13. Bien que cela ne réponde pas totalement aux questions soulevées en introduction, plusieurs pistes intéressantes commencent à se dessiner. En effet, s’il y avait des chrétiens en Arabie, et a fortiori s’il y avait des églises et des monastères, cela signifie que la Bible était présente elle aussi, sous quelque forme que ce soit. Cela nous amène à une autre question : existait-il une traduction de la Bible en arabe avant l’avènement de l’islam ?

Une Bible en arabe avant l’islam ? Un débat.

La rapide expansion du christianisme a rendu nécessaire de traduire la Bible dans des langues qui n’étaient pas celles des textes originaux 14. Dès les premiers siècles, on voit fleurir ainsi de nombreuses traductions en araméen, en copte, en éthiopien, en latin, en syriaque, etc. À l’époque de Muhammad, la Bible était lue au Proche-Orient principalement en grec et en syriaque. Les juifs avaient traduit la Bible hébraïque tout d’abord en grec, au 3e siècle av. J.-C., puis en araméen à travers les Targums, qui sont en réalité des traductions commentées des Écritures. Vers 150, une première traduction de la Bible hébraïque en syriaque fait son apparition. C’est à la même époque que le Nouveau Testament est également traduit en syriaque. Tatien (m. 180), un théologien d’origine assyrienne, prend l’initiative de créer un Évangile unique à partir des quatre Évangiles. Bien que cette version harmonisée des Évangiles ait été condamnée par l’Église, elle demeura populaire au sein des églises orientales. Certains historiens ont même avancé que l’emploi par le Coran du singulier pour désigner « l’Évangile » (al-injîl) pourrait provenir du fait que le ou les auteurs coraniques utilisaient spécifiquement cette version des Évangiles15. Une autre traduction syriaque, plus officielle, est faite au 3e siècle, dont on possède plusieurs manuscrits datant des 4e et 5e siècles16.

Il convient ici de prendre en compte la situation linguistique de l’Arabie, qui se caractérisait à l’époque par le multilinguisme 17. Plusieurs études ont montré que les Arabes préislamiques utilisaient couramment le grec, comme en témoignent de nombreuses inscriptions mises au jour dans la péninsule18. Le grec est en effet la langue officielle de l’empire byzantin, et utilisé dans tout le Proche-Orient notamment dans le domaine commercial. S’agissant du syriaque, les attestations en Arabie sont moins nombreuses, mais des indices suggèrent qu’une partie des Arabes comprenaient la langue, en tout cas parmi le clergé. Comme le rappelle Muriel Debié, une partie du clergé arabe était d’origine syrienne 19, et l’on a par ailleurs conservé trace de nombreuses correspondances entre les communautés chrétiennes du Yémen et des auteurs syriaques. Toujours au Yémen, Christian Robin signale l’existence de plusieurs inscriptions syriaques 20, ce qui permet de confirmer la bonne pénétration du christianisme en Arabie. Sans même présumer de l’existence d’une version arabe de la Bible, on peut donc affirmer qu’une partie non négligeable des Arabes chrétiens, en tout cas parmi les lettrés, pouvait accéder aux Écritures bibliques en grec et en syriaque. À ce propos, plusieurs études ont démontré que le Coran dépend spécifiquement des versions syriaques des Évangiles 21, ce qui nous permet d’établir avec certitude que ces versions circulaient dans les milieux producteurs du Coran.

En dehors des versions grecques et syriaques de la Bible, existait-il une version proprement arabe des Écritures ? La question suscite le débat chez les historiens, et aucun consensus ne s’est dégagé à l’heure actuelle. Le débat a été inauguré il y a près d’un siècle par le savant allemand Anton Baumstark, qui fut le premier à défendre la thèse que les Évangiles avaient été traduits en arabe avant l’islam. Cette traduction aurait été produite dans l’une des deux grandes métropoles du christianisme arabe, Sergiopolis et al-Hira 22. Sa démonstration repose principalement sur un examen de certains manuscrits arabes des textes évangéliques. Ces manuscrits contiennent des
en-têtes qui divisent les Évangiles en sections pour les célébrations. Mais Baumstark remarque un détail intéressant : la division est faite en suivant un calendrier liturgique jérusalémite ancien, qui ignore certaines innovations byzantines introduites après les conquêtes islamiques. Baumstark en conclut que ces manuscrits, bien que tardifs, ne seraient que des copies d’une traduction remontant à une période plus lointaine où l’ancien calendrier était toujours en vigueur.

Plus récemment, Hikmat Kashouh a défendu à son tour l’existence d’Évangiles en arabe antérieurs à l’islam. Sa thèse repose sur l’analyse de 210 manuscrits des Évangiles produits en arabe au début de la période médiévale. Bien que ces manuscrits aient été rédigés après l’islam, l’auteur apporte la démonstration qu’ils remontent à un ou plusieurs archétypes dont la composition pourrait remonter au 6e siècle. En particulier, Hikmat Kashouh a procédé à l’examen du manuscrit Vaticanus Arabicus 13, qui constitue le plus ancien témoin matériel d’un texte biblique en langue arabe. Ce manuscrit comporte une partie des Évangiles et des lettres de Paul, et a été rédigé aux
alentours de 800 au monastère de Mar Saba, dans le désert de Judée23.

Fig. 1 : le manuscrit Vaticanus Arabicus 13 constitue le plus ancien manuscrit des Évangiles en arabe connu à ce jour.

Au terme de son analyse, Hikmat Kashouh arrive à la conclusion que le manuscrit est la copie d’un original traduit en arabe depuis une version syriaque. Cette traduction aurait été réalisée à l’époque préislamique pour une congrégation chrétienne, probablement yéménite24. Ainsi, même si les témoins manuscrits des Évangiles sont tous postérieurs à l’islam, il aurait existé antérieurement une ou plusieurs traduction(s) arabe(s) dont les originaux n’auraient pas survécu aux affres du temps. Comme il l’écrit lui-même :

L’ensemble des éléments de preuve suggère que les chercheurs devraient considérer la seconde moitié du VIIIᵉ siècle non pas comme le point de départ de l’histoire du texte arabe des Évangiles, mais comme une période durant laquelle le texte arabe a connu diverses révisions à partir de modèles plus primitifs. La seconde moitié du VIIIᵉ siècle est le moment où il convient de parler de l’histoire de la transmission du texte arabe des Évangiles, et non du début de la traduction arabe des Évangiles25.

Cette position ne fait toutefois pas l’unanimité. Sidney Griffith, qui est sans doute l’historien qui aura consacré le plus de pages à la question, soutient que ce sont les conquêtes arabo-musulmanes et l’adoption de l’arabe comme langue officielle dans une grande partie du Proche-Orient, qui ont suscité chez les chrétiens le besoin de traduire la Bible en arabe 26. En tout cas, c’est bien à cette période que remontent les manuscrits les plus anciens, comme le Vaticanus Arabicus 13 déjà mentionné. On peut citer également le Mt. Sinai Arabic Codex 151, qui dans sa forme actuelle, ne contient que les lettres de Paul. L’auteur du manuscrit indique l’avoir complété lors de la Saint
Georges en l’an 85927, ce qui en fait l’un des plus anciens témoins matériels jamais retrouvés. Vers la même époque, le médecin chrétien Hunayn ibn Ishâq (m. 873) aurait traduit une partie de la Bible en arabe28. Dans certains cas, la version arabe des Écritures cohabitait avec la version grecque. On citera à titre d’exemple le manuscrit gréco-arabe des Psaumes datant du 8e siècle, qui était en usage dans les monastères de Palestine (voir Fig. 2 ci-dessous).

Fig. 2 : manuscrit des Psaumes datant du 8e siècle.

On voit fleurir à la même époque les premières traductions de la Bible hébraïque, produites aussi bien par des juifs que par des chrétiens. Le manuscrit le plus ancien du Pentateuque en arabe porte la date de 939/40, mais il est certain que des traductions existaient déjà bien avant cette date, au 9e siècle voire antérieurement 29. L’historiographe musulman Ibn Ishâq (m. 768), auteur de la première « biographie » du Prophète de l’islam, semble avoir eu en sa possession une version arabe du Pentateuque 30.

Selon Griffith, bien qu’il n’existât pas de traduction écrite de la Bible en arabe, les récits bibliques étaient connus des Arabes dans leur propre langue via la tradition orale. Ces récits ne se limitaient d’ailleurs pas aux textes canoniques de la Bible, mais englobaient également les légendes postérieures que l’on trouve dans la littérature rabbinique et syriaque. Griffith parle à ce titre d’une « Bible interprétée »31, qui était d’une certaine manière dans l’air ambiant.

Dans un article publié en 2022, Jack Tannous a ravivé le débat en s’intéressant particulièrement à une source parfois négligée : le Coran. Le texte coranique, en effet, est le plus ancien livre qui nous soit parvenu en arabe, et constitue à ce titre une source de première main. Tannous part ainsi du constat que bon nombre des récits bibliques sont repris dans le Coran, ce qui suppose qu’ils étaient connus de son environnement immédiat. Pour Tannous, « le Coran lui-même constitue donc un témoignage puissant de la présence, en Arabie occidentale, d’une familiarité et d’une connaissance de matériaux, de concepts et d’idées bibliques en arabe dès les premières décennies du VIIᵉ siècle. Il atteste de la pénétration d’idées chrétiennes (et juives) dans les milieux arabophones du Moyen-Orient »32. Mais Tannous va plus loin encore, jusqu’à suggérer qu’il existait bien une version arabe de la Bible, ou en tout cas qu’une portion des Écritures avait été traduite dans cette langue. Tannous souligne à ce titre que les correspondances textuelles entre le Coran et certains passages de la Bible sont trop précises pour être attribuées à une tradition orale, qui par nature a tendance à prendre une certaine liberté par rapport aux textes. L’auteur rappelle également que les premières inscriptions utilisant l’écriture arabe viennent de la main d’auteurs chrétiens33. Ceci s’explique selon lui par « l’apparition d’un texte sacré faisant autorité [= la Bible, ndlr] qui a conduit à ces évolutions intrigantes et importantes au sein de la communauté religieuse dont les membres utilisaient désormais l’écriture arabe » 34. À ce titre, il n’est pas inutile de rappeler que cette écriture s’est développée dans un contexte de progression fulgurante du christianisme parmi les Arabes. Il est même fortement probable que l’alphabet arabe ait été inventé par des chrétiens
(probablement des moines) spécifiquement à des fins missionnaires35.

Au-delà des arguments que nous avons esquissés, existe-t-il des sources qui nous permettraient d’affirmer l’existence d’une version arabe de la Bible avant l’islam ? L’historien d’origine palestinienne Irvin Shahîd a exhumé de nombreuses sources préislamiques et parvient à la conclusion que « l’Évangile et les Psaumes devaient déjà être disponibles en arabe » au 6e siècle36.
Pour étayer ses propos, il cite notamment un récit selon lequel un chrétien yéménite, survivant du massacre commis contre sa communauté à Najran, aurait montré au Négus d’Éthiopie un exemplaire d’un Évangile brûlé37. Il cite également une ode attribuée au poète préislamique al-Nâbigha al-Dhubyânî, qui mentionne un « rouleau » interprété par les exégètes médiévaux comme une référence à l’Évangile38. Toutefois, il faut bien admettre que ces récits isolés ne
constituent pas une preuve décisive. Du côté des sources musulmanes, de nombreux récits laissent entendre qu’à l’époque du Prophète, une ou plusieurs versions de la Bible existaient en arabe à et circulaient même dans son entourage le plus proche. Nous avons déjà mentionné le cas de Waraqa, un chrétien qui « avait l’habitude de lire les Évangiles en arabe »39. Certains récits précisent qu’il aurait même traduit les Évangiles en arabe40. Il convient de mentionner également le cas de Zayd ibn Tâbit, présenté par les sources islamiques comme un converti d’origine juive employé par le Prophète comme scribe de la révélation. Plusieurs récits rapportent que Muhammad aurait demandé à Zayd d’apprendre l’hébreu et/ou le syriaque. Dans l’un d’eux, nous lisons les propos suivants mis dans la bouche de l’intéressé : « Le Prophète me dit : ‘‘Sais-tu le syriaque ? Car il me vient des écrits’’. Je dis : ‘‘Non !’’. Il me dit : ‘‘Apprends-le !’’ Et je l’appris en dix-sept jours »41. Dans une autre version, Muhammad aurait dit à Zayd : « Ô Zayd, apprends pour moi l’écriture des juifs », et ce dernier l’aurait alors apprise « en moins d’un demi mois »42. Apparemment, donc, Muhammad aurait voulu que Zayd traduise pour lui des lettres qui lui étaient destinées de la part de juifs et de chrétiens. Cependant, il est permis de se demander si l’apprentissage de l’hébreu et/ou du syriaque par le secrétaire du Prophète n’avait pas pour objectif d’accéder aux Écritures bibliques ou à tout autre écrit (Talmud, livres apocryphes, commentaires, etc.) rédigé dans ces langues. Ainsi, Claude Gilliot a certainement raison de poser la question suivante : « Ne seraient-ce pas plutôt des passages des écritures juives ou chrétiennes qui plurent à Muhammad ou à d’autres et que l’on mit à contribution pour le Coran ? »43.

En outre, Gregor Schoeler a compilé plusieurs traditions selon lesquelles le futur calife ‘Umar aurait copié un livre des juifs et chrétiens avant d’être réprimandé par Muhammad. Selon un autre récit cité par Schoeler, ‘Umar, qui avait manifestement retenu la leçon, aurait à son tour repris un homme pour avoir recopié le livre de Daniel44. Selon un hadîth, deux juifs de Médine avaient commis l’adultère. Le Prophète ayant été mis au courant, il aurait demandé qu’on lui apporte un exemplaire de la Torah et qu’on lise à haute voix le châtiment prévu dans cette situation45. Bien que cela ne soit pas précisé, l’hypothèse la plus évidente ici est que le texte était écrit et lu en arabe, pour être compris de tous. L’anecdote, si elle est vraie, suggère ainsi que les juifs de Médine possédaient non seulement des exemplaires de la Torah, mais que ces derniers étaient rédigés en langue arabe. Mis bout à bout, ces récits pourraient démontrer que certaines parties des Écritures juives et chrétiennes avaient fait l’objet de traductions en arabe avant l’islam. Le problème, évidemment, est que les récits que nous avons mentionnés dépendent exclusivement des sources islamiques tardives. La réponse à la question de savoir si ces sources permettent de prouver l’existence d’une version arabe de la Bible avant l’islam dépendra du crédit que le lecteur voudra leur accorder.

Remarques conclusives

Dans l’introduction de cet article, l’on s’était donné pour quête de déterminer s’il existait une Bible en arabe avant l’islam. Le lecteur l’aura compris, compte tenu des éléments que l’on possède aujourd’hui, il n’est guère possible d’apporter une réponse tranchée et définitive à la question. D’un côté, il n’existe aucune preuve décisive en faveur de cette hypothèse, et notamment aucun témoin matériel. De l’autre côté, il y a tout un faisceau d’indices qui laisse la porte grande ouverte à la possibilité que la Bible, ou au moins une partie, fût effectivement traduite en arabe. Par ailleurs, on peut légitimement se demander pourquoi les Arabes, qui étaient nombreux à avoir rejoint les rangs du christianisme avant l’islam, n’auraient pas traduit la Bible dans leur propre langue contrairement à d’autres de leurs coreligionnaires. Ce qui parait certain, en tout cas, c’est que la Bible circulait déjà en arabe sous une forme d’oralité avant l’islam. Mais il n’est pas nécessaire de trancher le débat entre l’oral et l’écrit. Comme l’indique Sidney Griffith, il est probable que certaines parties des Écritures avaient été recopiées et traduites en arabe pour un usage personnel, sous la forme de notes ou d’aides mémoire. Il écrit en effet que les textes de la Bible

se trouvaient dans les synagogues, les églises et les monastères, ainsi qu’entre les mains des rabbins, des moines et des prêtres. La plupart des gens, y compris les Juifs et les chrétiens arabophones, entraient en contact avec leurs Écritures à travers des présentations et des interprétations orales liturgiques. Dans ce contexte, […] il n’est pas incompatible avec les données disponibles sur l’usage de l’arabe écrit à l’époque de Muḥammad de penser que certaines personnes — notamment des rabbins, des hommes d’église et des compagnons du prophète arabe — ont pu recourir à des notes, des aide-mémoire [en français dans le texte, ndlr], voire à des documents plus étendus en arabe écrit46.

Ainsi, il faut certainement envisager une coexistence de l’oral et de l’écrit dans l’usage de la Bible parmi les Arabes préislamiques.

Références


1↑ Louis Massignon, Les trois prières d’Abraham, Le Cerf, 1997, p. 89.

2↑ Stephen Shoemaker, « A New Arabic Apocryphon from Late Antiquity: The Qurʾān », in Mette Bjerregaard Mortensen et al. (éds.), The Study of Islamic Origins: New Perspectives and Contexts, De Gruyter, 2021, pp. 29-44.

3↑ Voir Gabriel S. Reynolds, The Qur’an and Its Biblical Subtext, Routledge, 2008.

4↑ On renverra notamment aux nombreux travaux de Christian Julien Robin. Pour une bonne synthèse, voir l’ouvrage collectif qu’il a dirigé, Le judaïsme de l’Arabie antique : Actes du Colloque de Jérusalem, Brepols, 2015.

5↑ Michael E. Pregill, « From the Mishnah to Muhammad: Jewish Traditions of Late Antiquity and the Composition of the Qur’an », Studies in Late Antiquity, vol. 7 (4), p. 520 ; Gabriel Said Reynolds, « On the Qur’anic Accusation of Scriptural Falsification (tahrîf) and Christian Anti-Jewish Polemic », Journal of the American Oriental Society, vol. 103 (2), p. 201.

6↑ Jack B. Tannous, « Arabic as Christian Language and Arabic as the Language of Christians », in Ayman S. Ibrahim (éd.), Medieval Encounters: Arabic-speaking Christians and Islam, Gorgias Press, 2022, p. 7.

7↑ Toral-Niehoff, « The ʿIbād of al-Ḥīra: An Arab Christian community in late antique Iraq », in Angelika Neuwirth, Nicolai Sinai and Michael Marx (éds.), The Qurʾān in Context: Historical and Literary Investigations into the Qurʾānic Milieu, Leiden: Brill, 2009, pp. 323–348.

8↑ On notera que la prédominance du christianisme dans cette partie de la péninsule subsista pendant plusieurs siècles encore après l’islam. Voir à ce sujet Robert Carter, « Christianity in the Gulf after the Coming of Islam: Redating the Churches and Monasteries of Bet Qatraye », in Christian Julien Robin & Jérémie Schiettecatte, Les préludes de l’islam. Ruptures et continuités des civilisations du Proche-Orient, de l’Afrique orientale, de l’Arabie et de l’Inde à la veille de l’Islam, De Boccard, 2013, pp. 311-330.

9↑ Sur les chrétiens de Najran, voir en particulier Christian Julien Robin, Najrān en Arabie – la ville des 200 martyrs chrétiens, Brill, 2025.

10↑ Jan M. F. van Reeth, « Ville céleste, ville sainte, ville idéale dans la tradition musulmane », in Christian Cannuyer (éd.), Décrire, nommer ou rêver. Les lieux en Orient, Acta Orientalia Belgica 24, 2011, pp. 121-131.

11↑ Stephen J. Shoemaker, Creating the Qur’an: A Historical-Critical Study, University of California Press, 2022, pp. 245-254.

12↑ Jack B. Tannous, art. cit., p. 5.

13↑ En attendant d’y revenir plus en détail dans de futures publications, nous renvoyons le lecteur vers deux monographies récentes qui constituent d’excellentes synthèses sur le sujet : Gabriel S. Reynolds, Christianity and the Qur’an, The Rise of Islam in Christian Arabia, Yale University Press, 2025 ; Ilkka Lindstedt, Muhammad and His Followers in Context: The Religious Map of Late Antique Arabia, Brill, 2023.

14↑ Sur les traductions de la Bible, voir Lamin O. Sanneh, Translating the Message: The Missionary Impact on Culture, Orbis Books, 1989.

15↑ Voir par exemple Jan M. F. Van Reeth, « L’Évangile du Prophète », Acta Orientalia Belgica 3, 2004, pp. 156–74.

16↑ Bas ter Haar Romeny, « Bible (General) », in Sebastian P. Brock et al. (éds.), Gorgias Encyclopedic Dictionary of the Syriac Heritage, Gorgias Press, 2011, p. 75.

17↑ Michael C. A. MacDonald, « Reflections on the linguistic map of pre-Islamic Arabia », Arabian Archeology and Epigraphy, vol. 11, pp. 28-79.

18↑ Voir par exemple Ali Al-Manaser & Jérôme Norris, « The Ḥarrah’s epigraphic heritage: new safaitic inscriptions from the Black Desert in north-eastern Jordan and a Greek inscription referring to Zeus Kyrios », Levant, vol. 54 (3), pp. 430-443.

19↑ Muriel Debié, « Les controverses miaphysites en Arabie et le Coran », in Flavia Ruani (éd.), Les controverses religieuses en syriaque, De Gruyter, 2016, p. 143.

20↑ Christian Julien Robin, Najrān en Arabie, op. cit., p. 261.

21↑ L’étude la mieux documentée est celle d’Emran El-Bawawi, The Qur’an and the Aramaic Gospel Traditions, Routledge, 2013.

22↑ Anton Baumstark, « Das Problem eines vorislamischen christlich-kirchlichen Schrifttums in arabischer Sprache », Islamica, vol. 4, pp. 562-575 ; idem, « Die sonntägliche evangelienlesung im vorbyzantinischen Jerusalem », Byzantinische Zeitschrift, vol. 30, pp. 350-359.

23↑ Sidney H. Griffith, The Bible in Arabic. The Scripture of the ‘‘People of the Book’’ in the Language of Islam, Princeton University Press, 2013, p. 50. Une version numérisée du manuscrit est consultable à l’adresse suivante : https://digi.vatlib.it/view/MSS_Vat.ar.13

24↑ Hikmat Kashouh, The Arabic Versions of the Gospels: The Manuscripts and their Families, De Gruyter, 2012, p. 372.

25↑ Ibid., p. 291.

26↑ Sidney Griffith, op. cit., passim.

27↑ Ibid., p. 113.

28↑ Ibid., p. 106.

29↑ Ronny Vollandt, Arabic Versions of the Pentateuch: A Comparative Study of Jewish, Christian, and Muslim Source, Brill, 2015, pp. 101-103.

30↑ Joseph Witztum, « Ibn Isḥāq and the Pentateuch in Arabic », Jerusalem Studies in Arabic and Islam, vol. 40, pp. 1-72.

31↑ Sidney Griffith, op. cit., p. 91.

32↑ Jack Tannous, art. cit., p. 35.

33↑ Ibid., p. 43.

34↑ Ibid.

35↑ Ibid., p. 20, n°75.

36↑ Irvan Shahid, Byzantium and the Arabs in the Fifth Century, Dumbarton Oaks, 1995, vol. 2, p. 295.

37↑ Irvan Shahid, Byzantium and the Arabs in the Fifth Century, Dumbarton Oaks, 1989, p. 429.

38↑ Irvan Shahid, Byzantium and the Arabs in the Fifth Century, Dumbarton Oaks, 1995, vol. 2, p. 295.

39↑ Al-Bukhari 3392.

40↑ Voir Sidney Griffith, op. cit., p. 45.

41↑ Ibn Sa’d, Tabaqât al-kubra, vol. 2, p. 358.

42↑ Ibid. Voir aussi Ibn Hanbal, Musnad, vol. 5, p. 186.

43↑ Claude Gilliot, « Le Coran, fruit d’un travail collectif ? », Acta Orientalia Belgica 3, op. cit., p. 196.

44↑ Gregor Schoeler, Écrire et transmettre dans les débuts de l’islam, Presses universitaires de France, 2002, pp. 28-29.

45↑ Muslim 1699.

46↑ Sidney Griffith, op. cit., p. 90.