Al Kalam

LES ABEILLES

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Introduction

Avec les fourmis et les araignées, les abeilles sont les seuls invertébrés mentionnés dans le Coran et donnent même leur nom à la sourate 16. Nous y lisons :

[Et voilà] ce que ton Seigneur révéla aux abeilles : « Prenez des demeures dans les montagnes, les arbres et les treillages que [les hommes] font. Puis mangez de toute espèce de fruits, et suivez les sentiers de votre Seigneur, rendus faciles pour vous ». De leur ventre, sort une liqueur, aux couleurs variées, dans laquelle il y a une guérison pour les gens. Il y a vraiment là un signe pour les gens qui réfléchissent (16 : 68-69).

Dans ce passage, les abeilles sont désignées comme un « signe » (ayât) divin en raison du bienfait qu’elles procurent aux hommes. Plus intéressant encore, le Coran déclare qu’Allah adressa une révélation aux abeilles. Celles-ci apparaissent ainsi comme les interlocutrices privilégiées d’Allah, et même comme ses Messagères. Ce discours sur le rôle des abeilles comme réceptacles de la parole divine n’est toutefois pas propre au Coran. Nous allons voir qu’il s’inspire des conceptions mythiques développées par les auteurs grecs et chrétiens1.

Les abeilles dans la mythologie grecque

Les abeilles ont fait l’objet de nombreux écrits de la part des auteurs classiques, qui les voyaient comme des êtres divins. Dans la mythologie grecque, elles sont considérées comme détentrices d’un « pouvoir prophétique »2. À Delphes, la Pythie, prophétesse de l’oracle d’Apollon, était parfois appelée « l’abeille delphique ». Les abeilles sont également source d’inspiration prophétique et poétique3. On raconte que les poètes et les sages, tels que Platon, Hésiode ou encore Virgile, auraient été, dans leur enfance, nourris par les abeilles. Un mythe rapporte en outre que lorsque Zeus était enfant, sa mère le cacha dans une grotte en Crète. L’enfant Zeus fut nourri par des abeilles, en retour de quoi il leur donna leur nature particulière4. D’après la légende, c’est un essaim d’abeilles qui guida les Athéniens dans le mythique pays de Ionie5. D’une manière générale, l’abeille devient associée à l’inspiration divine et aux dons prophétiques. Arthur Cook explique que ces attributs viendraient de l’observation que les abeilles semblent prévoir le mauvais temps6, comme l’avait par exemple relevé Aristote : « Les abeilles pressentent le mauvais temps et la pluie. Ce qui l’indique, c’est qu’alors elles ne s’écartent pas de la ruche et ne volent pas au loin ; mais elles circulent dans l’air chaud, qu’elle leur procure. Les éleveurs en tirent ce pronostic qu’elles attendent du mauvais temps » (Histoire des animaux, IX, 46).

Aux yeux des auteurs de l’Antiquité, les abeilles forment la société idéale. Pour Aristote, de tous les animaux, l’abeille est la plus « politique », son organisation sociale étant définie par une hiérarchie politique avec une reine et ses sujets. De plus, la ruche est perçue comme le microcosme de la société humaine. À ce titre, ce sont les abeilles qui apprennent à l’homme à travailler, à construire, et à conserver la nourriture7. Ainsi, les abeilles sont décrites par les auteurs grecs et latins comme un signe divin, comme elles le seront plus tard dans le Coran8. Le poète Virgile leur dédie un chapitre entier de ses Géorgiques, où il écrit notamment : « D’après ces signes et suivant ces exemples, on a dit que les abeilles avaient une parcelle de la divine intelligence » (4, 219-221). Par ailleurs, les avantages qu’on peut tirer des abeilles, comme le miel ou la cire, sont bien connus des auteurs de l’Antiquité (par exemple, Pline, Histoire naturelle, XXII, 50). Le Coran, qui en vante à son tour les mérites, s’inscrit dans une tradition déjà très ancienne.

Les sources chrétiennes

À la suite des grecs, le thème de l’abeille comme « signe divin » sera développé par les auteurs chrétiens. Dans sa Vie d’Ambroise, Paulin de Milan (m. 429) décrit ainsi l’abeille comme « un don céleste » (coelestia dona). Mais les chrétiens allèrent plus loin que leurs prédécesseurs. En effet, l’abeille n’est plus seulement dotée d’un don prophétique, elle transmet la parole de Dieu, recueillie dans la rosée céleste. Dans une de ses homélies, l’évêque Jacques de Saroug (m. 521), un auteur syriaque bien connu, vante à son tour les bienfaits de l’abeille, à qui Dieu a fait part de Sa connaissance. Il écrit :

C’est pour vous que le Créateur a doté l’abeille d’un esprit fabuleux, afin qu’elle puisse récolter pour vous une douce senteur. Il lui a transmis la connaissance, l’a remplie d’expertise et l’a fait couler à flots. […] L’abeille butine les racines, les fleurs et les herbes et, grâce à son savoir-faire, elle obtient un produit merveilleux. Du dard de l’abeille, il [= Dieu, ndlr] vous a fourni du miel9.

On le voit, l’homélie de Jacques partage de fortes affinités avec le passage coranique. En particulier, les deux textes insistent sur le fait que Dieu a instruit les abeilles, leur permettant ainsi de produire un miel qui est présenté, dans les deux textes également, comme une preuve de la miséricorde divine.

Il apparait donc clairement que la pensée grecque puis chrétienne a préparé le terrain à l’idée coranique selon laquelle Dieu fit une révélation aux abeilles. Dans une belle étude consacrée à la question, Andrew Faster et Kathryn Kueny écrivent ainsi que :

le fait qu’un insecte ait reçu une révélation ne fait sens que lorsqu’il est vu à la lumière des antécédents classiques et chrétiens non-bibliques, où les abeilles servent communément et fréquemment de transmetteurs des signes ou des révélations divines, et [où] le miel est lié à la connaissance ou à la sagesse divine10.

Les deux auteurs attirent en outre l’attention sur le fait que le passage concernant les abeilles est précédé par un verset qui mentionne le lait des bestiaux (16 : 66), et d’un autre verset évoquant la « boisson enivrante » tirée des palmiers et des vignes (16 : 67). Par une métonymie11, le Coran exalte ainsi ces trois liquides (le lait, le vin et le miel) comme des signes divins. Particulièrement intéressante est l’association métonymique entre la vache et l’abeille. Dans l’Antiquité, la croyance était en effet répandue selon laquelle les abeilles étaient générées spontanément des carcasses de vaches. Virgile écrit par exemple que « si l’espèce vient à disparaître, l’apiculteur aura recours au moyen employé par Aristée; il laissera se putréfier le cadavre d’un veau, d’où sortira un nouvel essaim » (Géorgiques, IV, 281–314). Le Coran semble bien faire écho à cette croyance, en évoquant en amont le thème de la revivification de la terre après sa mort (16 : 65). Ainsi, l’abeille « fait figure de symbole d’incarnation, de vie renouvelée après la mort »12.

Références

1↑ Andrew Foster & Kathryn Kueny, « From the Bodies of Bees: Classical and Christian Echoes in Surat al-Nahl », Comparative Islamic Studies, pp. 145-168.

2↑ Arthur B. Cook, « The Bee in Greek Mythology », The Journal of Hellenic Studies, vol. 15, 1895, p. 7.

3↑ Andrew Foster & Kathryn Kueny, art. cit., p. 147.

4↑ Callimaque de Cyrène, Hymnes I, 48-50.

5↑ Auguste Bouché-Leclercq, Histoire de la divination dans l’Antiquité, Ernest Leroux éditeur, 1879, vol. 1, p. 146.

6↑ Arthur B. Cook, art. cit., p. 7.

7↑ Andrew Foster & Kathryn Kueny, art. cit., pp. 148-149.

8↑ Ibid., p. 149.

9↑ Jacques de Saroug, Homilies on Praise at Table, éd. Jeff W. Childers, Gorgias Press, 2016, p. 64.

10↑ Andrew Foster & Kathryn Kueny, art. cit., p. 152.

11↑ Une métonymie est une figure de style par laquelle on exprime un concept au moyen d’un terme désignant un autre concept qui lui est distinct mais associé.

12↑ Andrew Foster & Kathryn Kueny, art. cit., p. 153.