LES TROIS HÔTES D'ABRAHAM
Introduction
Un passage du Coran a longtemps intrigué les commentateurs. Il rapporte une scène dans laquelle Abraham reçoit la visite de trois hôtes venus pour annoncer à sa femme Sara qu’elle attend un enfant. Abraham leur apporte un repas, mais voyant que ses convives ne mangent pas, il prend peur de façon inexpliquée :
L’histoire des hôtes d’honneur d’Abraham ne t’est-elle pas parvenue ? Ils entrèrent chez lui et dirent « Salut ! » … Abraham dit : « Salut ! Ô gens inconnus ! » Il alla discrètement trouver les siens puis il revint avec un veau gras. Il le leur présenta en disant : « Ne mangez-vous pas ? » Il avait peur d’eux. Ceux ci-dirent : « Ne crains pas ! » et ils lui annoncèrent la bonne nouvelle d’un garçon instruit (51 : 24-30).
Plusieurs questions se posent à nous : qui sont les trois hôtes mentionnés dans le récit ? Pourquoi refusent-ils de manger le plat apporté par Abraham ? Et surtout, qu’est-ce qui explique la peur que cela a suscité chez ce dernier ? Laissons ces questions de côté pour le moment pour nous intéresser aux sources de ce récit. L’histoire des trois hôtes qui rendent visite à Abraham existe déjà dans la Bible, où nous lisons : « il leva les yeux, et regarda : et voici, trois hommes étaient debout près de lui » (Genèse 18 : 2). Cependant, il existe une différence importante entre le récit biblique et sa version coranique. Dans la Bible, il est dit que les trois convives mangèrent le veau apporté par Abraham (Genèse 18 : 7-8), alors que le Coran indique de son côté qu’ils n’y goûtèrent point ! Cette différence, loin d’être anodine, vient du fait que le texte coranique s’inspire moins de la Bible elle-même que des légendes postérieures qui avaient déjà allègrement modifié le récit biblique.
Les trois hôtes d’Abraham dans les légendes juives
Nous l’avons dit, la Bible rapporte que trois hommes ( אֲנָש ִׁ֔ ים) rendirent visite à Abraham. Mais les exégètes juifs comme chrétiens ont pris certaines libertés par rapport au texte et, dans les écrits postérieurs, les trois hommes sont devenus trois anges. Dans le Talmud, nous lisons ainsi : « Qui sont ces trois hommes ? Ce sont les anges Michel, Gabriel et Raphael » (Bava Metzia, 86b). Dans ses Antiquités juives, Flavius Josèphe parle également de trois anges :
Abram, étant assis auprès du chêne de Mambré, devant la porte de sa cour, aperçut un jour trois anges ; s’imaginant que c’étaient des étrangers, il se leva, les salua et les invita à entrer chez lui pour jouir de son hospitalité (XI, 11,2).
Or, il est connu que les anges, à l’inverse des hommes, ne mangent pas. Cela explique pourquoi les écrits juifs et chrétiens postérieurs, n’hésitant pas à contredire le récit biblique sur ce point, affirment que les trois hôtes d’Abraham ne mangèrent point, mais firent semblant de manger. Flavius Josèphe poursuit en écrivant qu’Abraham « fit préparer sur-le-champ du pain de fleur de farine ; il immola un veau qu’il fit rôtir et porter à ses hôtes, attablés sous le chêne ; ceux-ci lui donnèrent à croire qu’ils mangeaient ». On lit pareillement dans Genèse Rabbah (5e siècle) que les anges « firent semblant de manger en enlevant chaque plat à tour de rôle » (48 : 14). La même version se trouve sous la plume d’auteurs chrétiens, comme Justin Martyr dans son Dialogue avec Typhon (57, 2). Comme le souligne Gabriel S. Reynolds, l’opinion commune chez les exégètes juifs comme chrétiens est que les trois hôtes étaient en fait des anges, et que, pour cette raison, ils ne mangèrent pas le plat apporté par Abraham1.
Indirectement, nous avons déjà répondu aux deux premières questions laissées en suspens : premièrement, les trois hôtes mentionnés dans le passage coranique sont des anges, que l’on trouve mentionnés également dans les légendes juives et chrétiennes (mais non dans le texte biblique). Deuxièmement, s’ils ne mangent pas, c’est justement à cause de leur nature angélique. Reste enfin la troisième question où l’on se demandait pourquoi Abraham avait pris peur en voyant que ses hôtes ne mangeaient pas. Avec les éléments susmentionnés, la réponse est désormais évidente : en les voyant ne pas manger, Abraham comprend que ses hôtes ne sont pas des visiteurs ordinaires, mais des anges et fut effrayé par cela.
Conclusion
Ce passage du Coran est beaucoup plus riche d’enseignements qu’il n’y parait. Tout d’abord, il montre que le texte coranique est souvent plus proche des interprétations juives et chrétiennes de la Bible que du texte biblique lui-même. Par ailleurs, le récit, tel que rapporté par le Coran, est à peu près incompréhensible pour qui ne connait pas l’histoire d’Abraham et ses trois hôtes dans le livre de la Genèse, et (surtout) les versions postérieures de ce récit que l’on retrouve dans les textes des commentateurs juifs et chrétiens. Pour qui n’est pas familier de ces traditions, il est à vrai dire impossible de savoir qui sont les trois hôtes d’Abraham, pourquoi ils ne mangent pas, et pourquoi cela effraye Abraham. Autrement dit, le Coran requiert de la part de ses lecteurs / auditeurs un certain nombre de connaissances préalables des traditions bibliques et de leurs prolongements dans les écrits postérieurs. Or, le passage que nous avons analysé est supposé avoir été révélé à La Mecque, et donc en principe adressé à des polythéistes censés tout ignorer des traditions bibliques. Cela s’accorde mal avec le caractère extrêmement allusif du Coran. Comme l’ont suggéré de nombreux historiens, il faut probablement resituer la composition du Coran dans un milieu monothéiste imprégné des idées bibliques, et donc connaisseur des récits évoqués dans le texte
coranique2.