LE « MIRACLE » DU FER
Introduction
Dans l’apologétique islamique contemporaine, un argument souvent avancé soutient que le Coran aurait anticipé les connaissances modernes concernant l’origine du fer. Cette idée s’inscrit dans une approche concordiste, dans laquelle différents passages du Coran se voient assigner une interprétation moderniste et anachronique afin de les faire coïncider avec l’état actuel de la science. Dans le cas qui nous occupe, il s’agit du verset suivant de la sourate 57, « Le fer » :
Nous avons certes envoyé Nos Messagers, avec les Preuves, et fait descendre avec eux, l’Écriture et la Balance, afin que les Hommes pratiquent l’équité. Et Nous avons fait descendre le Fer qui contient danger terrible et utilité pour les hommes […] (57 : 25).
Le « miracle » serait le suivant : le Coran évoque la « descente »1 du fer, anticipant les connaissances modernes sur le fer dont les origines sont comme chacun sait extraterrestres. Nous allons démontrer cependant que cet argument ne résiste à aucun examen critique.
Miracle ou mirage ?
Premièrement, cette interprétation concordiste repose sur une lecture sans doute un peu trop littéraliste du texte coranique. Le verset utilise le verbe anzala, dont le premier sens est celui de « faire descendre ». La racine verbale n-z-l apparait 259 fois dans le Coran2. Dans la plupart de ses occurrences, elle désigne une « descente » de ciel en terre : Allâh a « fait descendre » le Livre ou encore l’eau de pluie. Mais pour certaines occurrences du verbe, cette lecture est clairement exclue :
« Et il a fait descendre (wa-anzala) pour vous huit couples de bestiaux » (39 : 6).
« Nous avons fait descendre (anzalnâ) sur vous un vêtement pour cacher vos nudités, ainsi que des parures […] » (7 : 26).
Ainsi, comme nous le voyons, le verbe anzala ne signifie pas toujours que l’objet concerné soit littéralement tombé du ciel, sauf à imaginer qu’il pleut des vaches et des vêtements ! C’est à ce type d’absurdités qu’aboutit immanquablement une lecture concordiste du Coran. Une lecture plus réfléchie du texte nous amène à interpréter le verbe anzala comme la « création » et la « mise à disposition » de bienfaits pour les hommes. Pour Anne-Sylvie Boisliveau, le verset signifie ainsi que « cela [= le fer] est donné par Dieu comme bienfait, à l’instar de la pluie »3.
Supposons pour l’exercice que le Coran dise que le fer est descendu littéralement du ciel. S’agirait-il d’un miracle ? La réponse est encore négative. En effet, de nombreux textes avant le Coran parlent déjà de l’origine céleste du fer. Dans l’Égypte ancienne, on se servait du fer provenant de météorites pour confectionner certains objets. Il a par exemple été démontré que le poignard de Toutankhamon, retrouvé dans son tombeau, était de fer météorique4. Dans un texte datant de la XIXe dynastie, nous lisons : bi-A-n-pt, qui signifie littéralement « le fer du ciel »5. Dans la Grèce Antique, pareillement on n’ignorait pas que le fer provenait du ciel. La célèbre Odyssée d’Homère évoque ainsi plusieurs fois le « ciel de fer »6. Des documents datant du 14e siècle avant notre ère montrent également que l’origine céleste du fer était connue dans l’empire hittite, dont les frontières s’étendaient sur une grande partie de la Turquie et de la Syrie actuelles :
Un rituel dont plusieurs textes gardent la trace décrit la construction d’un temple par les dieux. Une phrase figurant dans l’un de ces écrits – « Ils ont apporté le fer noir du ciel » – pourrait faire référence à la croûte noire qui recouvre les météorites après leur plongée brûlante dans l’atmosphère. « Ce genre de détail indique qu’ils semblaient savoir que cela venait du ciel », fait remarquer Mark Weeden, spécialiste des textes hittites à l’University College de Londres7.
Ces exemples, que l’on pourrait encore multiplier, suffiront à démontrer que longtemps avant le Coran, les hommes étaient parvenus à déduire l’origine extraterrestre du fer à partir de la chute des météores.
Un miracle « numérique » ?
Outre la question de l’origine du fer, certains apologistes avancent un autre argument : le chiffre 57, qui correspond au numéro de la sourate « Le fer », ferait référence à l’un des isotopes du fer (57Fe). Il y a à l’évidence plusieurs problèmes dans ce raisonnement. Tout d’abord, il convient de rappeler que le classement des sourates dans le Coran ne suit pas l’ordre de la « révélation » et ne provient même pas du Prophète. Il a été décidé de manière arbitraire par les scribes chargés de la rédaction finale du Coran. Les sourates sont ordonnées grosso modo de la plus longue à la plus courte, suivant là une tradition sémitique plus ancienne8. Notons que ce classement n’a pas été suivi par tous, comme le montrent certains témoins manuscrits qui présentent un ordre des sourates différent9. Par ailleurs, le fer possède non pas un seul, mais 28 isotopes allant de 45 à 72. Évidemment, les apologistes parlent à dessein de l’isotope 57Fe et omettent de mentionner les 27 autres qui ne correspondent pas au numéro de la sourate ! En termes de probabilités, le résultat parle de lui-même : le Coran comporte 114 sourates, et le fer possède 28 isotopes. Par conséquent, la probabilité que le numéro de la sourate « Le fer » corresponde à l’un des isotopes du fer est d’environ un quart (24,6 %). Même en faisant preuve de beaucoup de souplesse, on pourra difficilement parler de « miracle ».
Références
1↑ De manière intéressante, certains exégètes musulmans affirment que la « descente » du ciel aurait eu lieu un mardi, faisant écho aux croyances antiques associant le fer avec le dieu ou la planète Mars. Voir Denis Gril, « Fer », in Mohammad Ali Amir-Moezzi (éd.), Dictionnaire du Coran, Robert Laffont, 2007, p. 345.
2↑ Anne-Sylvie Boisliveau, Le Coran par lui-même : Vocabulaire et argumentation du discours coranique autoréférentiel, Brill, 2014, p. 107.
3↑ Ibid, p. 109.
4↑ Daniela Comelli et al., « The meteoritic origin of Tutankhamun’s iron dagger blade », Meteoritics & Planetary Science, vol. 51 (7), pp. 1-9.
5↑ Victoria Almansa-Villatoro, « The Cultural Indexicality of the N41 Sign for bj3: The Metal of the Sky and the Sky of Metal », The Journal of Egyptian Archaeology, vol. 105 (1), pp. 73-81.
6↑ John Pairman Brown, Israel and Hellas, De Gruyter, 1995, p. 107.
7↑ Jay Bennett, « Comment les Hommes ont-ils découvert le fer ? Il est tombé du ciel… », National Geographic, 12 juillet 2025.
8↑ Il existe des précédents notables au classement par ordre décroissant. On citera notamment, dans le Nouveau Testament, les lettres de Paul, et, dans la tradition rabbinique, les traités de la Mishna.
9↑ Voir en particulier Benham Sadeghi & Mohsen Goudarzi, « Ṣ an‘ā’ 1 and the Origins of the Qur’ān », Der Islam, vol. 87, p. 24.