LE CORAN ET LES SEPT TERRES
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Introduction
La représentation coranique de l’univers est fermement ancrée dans la tradition proche-orientale. Ainsi, le Coran envisage la terre comme un disque plat1, au-dessus duquel se trouvent les cieux, qui sont au nombre de sept, formant un dôme solide. Dans un autre verset, le Coran affirme curieusement l’existence de sept terres : « Allah qui a créé sept cieux et autant de terres » (65 : 12). Ce passage est plutôt déroutant car nulle part ailleurs le Coran n’évoque une pluralité de terres. Il n’est pas impossible que l’on ait affaire ici à une interpolation de la part d’un rédacteur ultérieur. Quoi qu’il en soit, l’idée qu’il existerait sept terres n’est pas nouvelle. On la retrouve notamment dans les textes rabbiniques, qui constituent ici probablement la « source » du rédacteur coranique.
Une croyance ancienne
Le Coran n’est pas le seul texte de l’Antiquité à mentionner l’existence de sept terres. Bien avant lui, un écrit mésopotamien retrouvé sur une tablette d’argile (AMT 103) parle des « sept cieux et [sept] terres », ce qui pourrait bien correspondre au verset coranique. Mais le sens de cette formule, qui figure dans un texte médical, manque de clarté, et il n’est pas certain qu’elle évoque effectivement l’existence de sept terres2. En revanche, Wayne Horrowitz, un éminent spécialiste de la cosmologie mésopotamienne, signale que « la tradition de sept cieux et sept terres était populaire dans le Proche-Orient » dans l’Antiquité.3. En particulier, l’idée se retrouve dans le corpus d’écrits rabbiniques. Dans une étude bien documentée sur la représentation de l’univers chez les rabbins, Peter Schäfer a en effet répertorié plusieurs textes – tous antérieurs au Coran – qui font explicitement référence à sept terres, parmi lesquels : Pesikta de-Rav Kahana, Leviticus Rabbah, Sefer Rabbah di-Bereshit, etc. Schäfer précise que « tous ces textes font état d’une multiplicité de terres, dont le nombre constant est de sept »4. La majorité des exégètes musulmans ont déduit de ce verset qu’il existe sept mondes parallèles et donc six autres terres identiques à la nôtre, chacune étant pareillement habitée5.
Une relecture concordiste
Malgré le consensus établi par les théologiens musulmans, une relecture de ce passage est proposée dans certaines franges apologétiques musulmanes. Selon cette relecture, le Coran ne parlerait pas de sept terres différentes mais des sept couches terrestres de notre terre. Cette affirmation est même présentée comme un « miracle scientifique » du Coran, qui aurait anticipé les découvertes géologiques récentes. Cette interprétation moderniste et concordiste est toutefois intenable non seulement du point de vue coranique mais aussi au regard de la structure terrestre telle qu’on la connait aujourd’hui. Comme le note Jacqueline Chabbi :
On ne saurait en tout cas tenir cela pour un « miracle du Coran » qui décrirait la structure interne du globe terrestre avant les découvertes scientifiques actuelles, ainsi que s’en glorifie une certaine apologétique musulmane contemporaine6.
Outre le fait que le Coran ne parle en aucun cas de « couches » terrestres, lesquelles n’existent que dans l’imagination de ces néo-commentateurs, il suffit d’ouvrir le manuel de géologie le plus élémentaire pour se rendre compte du contre-sens. En effet, selon les modèles, la structure interne de la terre est composée de cinq couches terrestres (lithosphère, asthénosphère, mésosphère, noyau externe et noyau interne) ou de trois couches (la croûte, le manteau et le noyau). Pour parvenir au nombre de « sept », les apologistes sont obligés de combiner des couches appartenant à des classifications différentes. Mais pour les propagateurs de ces théories, l’essentiel, encore une fois, n’est pas de s’inscrire dans une démarche scientifique, mais de prouver la véracité de l’islam et du Coran, fût-ce au prix d’une manipulation des plus flagrantes.
Références
1↑ Voir notre article « La Terre plate » : https://al-kalam.fr/le-coran/le-coran-et-la-science/la-terre-plate/
2↑ Voir Wayne Horowitz, Mesopotamian Cosmic Geography, Eisenbrauns, 1998, p. 214. L’auteur suggère que les sept cieux et les sept terres seraient plutôt une allusion aux 14 régions cosmiques.
3↑ Horowitz, op. cit., p. 217.
4↑ Peter Schäfer, « In Heaven as It Is in Hell: The Cosmology of Seder Rabbah di-Bereshit », in Ra‘anan Boustan & Annette Yoshiko Reed (eds.), Heavenly and Earthly Realities in Late Antique Religions, Cambridge University Press, 2004, pp. 627-628.
5↑ Mohammad Ali Tabatabai’i & Saida Mirsadri, « The Quranic Cosmology, as an Identity in Itself », Arabica 63 (2016), p. 211.
6↑ Jacqueline Chabbi, On a perdu Adam, Éditions du Seuil, 2019, p. 57.