Al Kalam

LA TERRE PLATE

Partager l'article sur les réseaux sociaux

Introduction

Le dĂ©bat sur la forme de la Terre est ancien. Primitivement, la plupart des sociĂ©tĂ©s imaginaient la Terre comme un disque plat. GrĂące Ă  de nouvelles expĂ©rimentations, les savants de la GrĂšce antique furent les premiers Ă  dĂ©montrer la forme sphĂ©rique de la Terre. Toutefois, ce nouveau modĂšle ne s’imposa pas toujours, en particulier dans les rĂ©gions du Proche-Orient attachĂ©es Ă  l’ancien modĂšle sĂ©mitique. Encore aujourd’hui, malgrĂ© les images satellitaires, les « platistes » ne manquent pas. Aux États-Unis, ils possĂšdent mĂȘme leur propre association, la « Flat Earth Society ». En France, un sondage de l’Ifop a rĂ©vĂ©lĂ© qu’une personne sur dix pense que la Terre est plate, une proportion qui monte jusqu’à 36 % chez les jeunes de confession musulmane1. Avec les rĂ©seaux sociaux, les thĂšses platistes connaissent de plus en plus de succĂšs, en particulier dans le monde arabe, oĂč elles prennent souvent une dimension religieuse. La recherche des mots clĂ©s « Terre plate » sur Google en arabe donne lieu Ă  138 000 rĂ©sultats et 51 000 vidĂ©os, et 61 700 rĂ©fĂ©rences pour les mots clĂ©s « Terre plate dans le Coran ». Si le thĂšme semble susciter autant de controverse, c’est qu’il existe un vĂ©ritable enjeu thĂ©ologique : celui de la compatibilitĂ© du Coran, rĂ©vĂ©rĂ© comme la parole divine incréée par les musulmans, avec la science moderne. Dans cet article, on s’intĂ©ressera Ă  la forme de la Terre dĂ©crite par le Coran, et aux discussions qui s’ensuivirent chez les savants et thĂ©ologiens musulmans.

Un débat ancien

Dans la plupart des civilisations, on croyait autrefois que la Terre Ă©tait plate. Cette idĂ©e dĂ©coulait d’une observation intuitive et naĂŻve du monde : Ă  l’échelle humaine, en effet, la surface terrestre semble plane. À dĂ©faut d’outils d’observation sophistiquĂ©s ou de connaissances astronomiques dĂ©veloppĂ©es, cette conception s’imposa naturellement dans l’esprit des Anciens. Ainsi, pour les MĂ©sopotamiens, la Terre Ă©tait perçue comme « une Ă©tendue plate encerclĂ©e par les montagnes et entourĂ©e par les eaux d’un ocĂ©an cosmique »2. Dans l’Iliade, HomĂšre dĂ©crit Ă©galement la Terre comme un disque plat3, une opinion qui demeurait prĂ©valente encore Ă  son Ă©poque. En GrĂšce, certains savants avancĂšrent d’autres thĂ©ories. Pour XĂ©nophane (6e siĂšcle av. J.-C.), la Terre « est infinie vers le bas », et « s’enracine » vers cet infini. Certains auteurs Ă©voquent mĂȘme la forme d’un tambourin ou d’une Ă©cuelle4.

C’est encore en GrĂšce que va naitre l’idĂ©e d’une Terre sphĂ©rique, il y a de cela environ 2 500 ans5. Les deux grands penseurs de l’AntiquitĂ© que furent Platon (m. 348 av. J.-C.) et Aristote (m. 322 av. J.-C.) considĂ©raient dĂ©jĂ  la Terre comme une sphĂšre. Dans le TimĂ©e, Platon dĂ©crit le Monde en ces termes :

Aussi est-ce la figure d’une sphĂšre, dont le centre est Ă©quidistant de tous les points de la pĂ©riphĂ©rie, une figure circulaire qu’il [le dĂ©miurge] lui donna comme s’il travaillait sur un tour, figure qui entre toutes est la plus parfaite (TimĂ©e, 33a).

Aristote reprend à son compte la conception platonicienne, à laquelle il ajoute des arguments empiriques en faveur de la sphéricité de la Terre. Il écrit dans son Traité du ciel :

Quant Ă  sa forme, il est nĂ©cessaire qu’elle soit sphĂ©rique. En effet chaque morceau de terre a une pesanteur jusqu’à ce qu’il arrive au centre, et la plus petite Ă©tant poussĂ©e par la plus grande n’est pas susceptible de former une surface en vagues, mais plutĂŽt de se presser contre elle et s’unir Ă  elle, jusqu’à ce qu’elles atteignent le centre (TraitĂ© du ciel, 297a, 9-13)

L’illustre philosophe relĂšve Ă©galement que lorsque se produit une Ă©clipse de lune, la Terre projette sur celle-ci une ombre circulaire, qui dĂ©crit sa forme sphĂ©rique. La conception dĂ©veloppĂ©e par Aristote sera reprise par d’autres savants aprĂšs lui, qui apporteront de nouvelles preuves fondĂ©es sur des expĂ©rimentations grandeur nature. Le mathĂ©maticien ÉratosthĂšne (m. 194 av. J.-C.) Ă©tait parvenu Ă  calculer la circonfĂ©rence de la Terre avec une impressionnante prĂ©cision : grĂące Ă  de nouvelles observations astronomiques, il avait estimĂ© sa circonfĂ©rence Ă  environ 39 375 km, plus ou moins proche de sa valeur rĂ©elle (40 075 km).

À sa suite, le gĂ©ographe PtolĂ©mĂ©e (m. 168) compila tout le savoir grec auquel il ajouta ses propres conclusions. Ce parachĂšvement donna naissance au modĂšle ptolĂ©mĂ©en, qui dominera en Europe, et dans une partie du monde arabe, jusqu’à la Renaissance. Contrairement Ă  une opinion par trop rĂ©pandue, en effet, la sphĂ©ricitĂ© de la Terre Ă©tait bien acceptĂ©e chez les savants europĂ©ens de la fin de l’AntiquitĂ© et du Moyen-Âge. L’idĂ©e d’une croyance mĂ©diĂ©vale en une Terre plate a Ă©tĂ© discutĂ©e et dĂ»ment critiquĂ©e dans une Ă©tude bien documentĂ©e intitulĂ©e La Terre plate : GĂ©nĂ©alogie d’une idĂ©e fausse (2021). Les deux auteures dĂ©montrent que cette croyance, qualifiĂ©e de « mythe », s’est construite pas Ă  pas Ă  partir de la Renaissance et Ă  l’époque moderne, en particulier avec Voltaire. L’objectif inavouĂ© Ă©tait alors de dĂ©crier et ridiculiser les auteurs mĂ©diĂ©vaux6.

Pour autant, la documentation dont on dispose aujourd’hui suffit amplement Ă  rĂ©futer cette idĂ©e. En rĂ©alitĂ©, la croyance en une Terre plate Ă©tait « parfaitement marginale mĂȘme au sein de l’Église chrĂ©tienne »7. OrigĂšne, l’un des premiers apologĂštes chrĂ©tiens, « admet ainsi la sphĂ©ricitĂ© sans la moindre restriction »8. Augustin d’Hippone Ă©crit dans la CitĂ© de Dieu que la vertu divine est « la cause de la rondeur de la terre et du Soleil » (XII, 25). Isidore de SĂ©ville (m. 636), fondateur de l’encyclopĂ©disme mĂ©diĂ©val, et par ailleurs contemporain de Muhammad, souscrit lui aussi pleinement Ă  la sphĂ©ricitĂ© de la Terre, comme en tĂ©moignent ses Ɠuvres et notamment la carte du monde qu’il dessina, oĂč la Terre est reprĂ©sentĂ©e de maniĂšre circulaire (voir Fig. 1). Au sein de l’Église latine, l’auteur Lactance (m. 320) se singularise par son rejet d’une Terre ronde, mais il est vrai qu’il rĂ©agissait probablement aux Ă©crits de LucrĂšce (m. 55 av. J.-C.), qui avait dĂ©duit de la sphĂ©ricitĂ© de la Terre que, « en dessous de nous, les animaux se promĂšnent la tĂȘte en bas » !

Fig. 1 : cartographie du monde par Isidore de Séville

Si la plupart des auteurs grecs et latins Ă©pousĂšrent le modĂšle ptolĂ©mĂ©en, les Églises d’Orient s’y sont toutefois montrĂ©es hostiles9. Au Proche-Orient, en effet, les anciennes conceptions mĂ©sopotamiennes demeuraient rĂ©pandues chez les juifs comme chez les chrĂ©tiens. Ces derniers se divisĂšrent alors entre partisans de l’interprĂ©tation allĂ©gorique des Écritures, qui adhĂ©raient au modĂšle ptolĂ©mĂ©en de la Terre sphĂ©rique, et les partisans d’une lecture littĂ©rale10. À la veille de l’islam, il existe donc deux modĂšles que tout oppose : d’un cĂŽtĂ©, le modĂšle ptolĂ©mĂ©en, majoritaire en Occident, postule une Terre ronde ; de l’autre cĂŽtĂ©, l’ancien modĂšle d’origine sĂ©mitique conçoit la Terre comme un disque plat. Dans la partie qui suit, nous verrons que le Coran s’inscrit fermement dans ce second modĂšle « platiste ».

La forme de la Terre dans le Coran

Il existe au total 461 occurrences du mot « terre » (en arabe : ard) dans le Coran. De nombreux versets permettent ainsi d’apprĂ©hender la maniĂšre dont le Coran se reprĂ©sente la Terre. Or, un examen approfondi du texte coranique aboutit Ă  la conclusion que la Terre y est envisagĂ©e comme un disque plat. On peut souligner que l’ensemble des Ă©tudes qui se sont penchĂ©es sur le sujet s’accordent sur le fait que le modĂšle cosmologique du Coran dĂ©rive des anciennes reprĂ©sentations sĂ©mitiques et postule que la Terre est plate11. Cela ressort clairement du fait que le champ lexical utilisĂ© pour la dĂ©crire Ă©voque systĂ©matiquement l’idĂ©e de platitude. Dans leur Ă©tude sur la cosmologie coranique, Mohammad Ali Tabatabai & Saida Mirsadri notent en effet que :

En ce qui concerne la forme de la Terre, on peut assurĂ©ment affirmer qu’elle est perçue comme plate et solide (terra firma). La soliditĂ© et la platitude de la Terre Ă©tant des notions courantes parmi les peuples scientifiquement naĂŻfs, le Coran adopte Ă©galement ce schĂ©ma sans le remettre en question (Coran 17, 37). Alors qu’il n’y a pas la moindre allusion Ă  une Terre sphĂ©rique, toutes les racines verbales — une dizaine au total — utilisĂ©es dans le Coran pour dĂ©crire la Terre renvoient Ă  des idĂ©es d’étendue et de platitude12.

Nous illustrerons ces propos par l’analyse de plusieurs versets coraniques ayant trait Ă  la forme de la Terre. Avant de dĂ©buter, il convient de faire un rappel utile pour le lecteur non arabophone. En arabe, les mots sont construits Ă  partir d’une racine composĂ©e de deux, trois ou quatre consonnes, qui renvoie Ă  la mĂȘme idĂ©e. Par exemple, la racine k.t.b. (كŰȘŰš) renvoie Ă  la notion d’écriture. Cette racine est ensuite « habillĂ©e » avec l’ajout d’autres consonnes et voyelles pour former des mots. Dans notre exemple, la racine k.t.b. donne ainsi les mots maktub (« Ă©crit »), katib (« Ă©crivain »), makatiba (« correspondance »), etc.

Voyons à présent quelles sont les racines verbales utilisées dans le Coran pour décrire la forme de la Terre.

⎯ Racine f.r.ch. (Ă©taler)

« C’est Lui qui vous a fait la Terre pour lit (firĂąch) » (2 : 22). [firĂąch] : Matelas, lit, natte, tapis, couche, paillasse.

« Et la Terre, Nous l’avons Ă©tendue (farach) » (51 : 48). [faracha] : Ă©pandre (sur le sol), Ă©taler, Ă©tendre, dissĂ©miner, rĂ©pandre, parsemer, tapisser, faire un lit.

⎯ Racine m.h.d. (aplanir)

« C’est Lui qui vous a assignĂ© la Terre comme berceau (mahd) » (20 : 53). [mahd] : Berceau, origine, lieu d’origine.

« N’avons-Nous pas fait de la Terre une couche (mihĂąd) » ? (78 : .6). [mihĂąd] : Terrain plat et uni, fond d’un fleuve/de la mer.

⎯ Racine t.h. (Ă©taler)

« Et par la Terre et Celui qui l’a Ă©tendue (tahĂą) ! » (91 : 6). [tahĂą] : Ă©taler, Ă©tendre.

⎯ Racine d.h. (Ă©taler)

« Et quant Ă  la Terre, aprĂšs cela, Il l’a Ă©tendue (dahĂą) » (79 : 30). [dahĂą] : Etaler/rouler (une pĂąte), Ă©craser (des gravillons).

⎯ Racine m.d. (Ă©taler)

« Et c’est Lui qui a Ă©tendu la Terre (madda) » (13 : 3).

« Et quant Ă  la Terre, Nous l’avons Ă©talĂ©e (madad) » (15 : 19).

« Et la Terre, Nous l’avons Ă©tendue (madad) » (50 : 7). [madda] : Allonger/avancer, dĂ©plier, dĂ©ployer, dĂ©velopper, Ă©taler, Ă©tendre, Ă©tirer, élonger, tendre, prolonger, s’allonger, ĂȘtre long, s’étendre, s’élever/monter (niveau de l’eau).

⎯ Racine b.s.t. (Ă©taler)

« Et c’est Allah qui vous a fait de la Terre un tapis (bisĂąt) » (71 : 19). [bisĂąt] : Tapis.

⎯ Racine s.t.h. (aplatir)

« Et la Terre comment elle est nivelée (soutihat) » ? (88 : 20). [Sattaha] : Aplanir, aplatir, niveler, surfacer, terrasser, faire une terrasse.

Il ressort nettement de tous ces exemples que la Terre est perçue comme Ă©tant plate. AllĂąh l’a « Ă©tendue », « aplanie », « Ă©talĂ©e » Ă  la maniĂšre d’un « tapis » afin qu’elle serve de « lit » et de « couche » pour les hommes. MĂȘme avec une bonne dose d’imagination, on voit mal comment une Terre sphĂ©rique peut s’accorder Ă  ce descriptif. Par ailleurs, il Ă©mane du texte coranique d’autres indices supposant une Terre plate. Dans le rĂ©cit de Dhul-Qarnayn (18 : 83-93), le hĂ©ros parcourt la Terre et atteint le couchant puis le levant du soleil. Les donnĂ©es topographiques du rĂ©cit soulignent l’évidence d’une Terre plate oĂč le soleil se lĂšve et se couche Ă  ses extrĂ©mitĂ©s comme on croyait autrefois. D’autres passages expriment une idĂ©e similaire (26 : 28, 37 : 5, 70 : 40, 73 : 9), et notamment l’épithĂšte divine « Seigneur des deux levants et Seigneur des deux couchants » (55 : 17). De plus, si Dhul-Qarnayn peut « enfermer » les Gog et Magog derriĂšre une barriĂšre, c’est prĂ©cisĂ©ment parce que la Terre est plate, et possĂšde donc une extrĂ©mitĂ© indĂ©passable. Les Gog et Magog se retrouvent pour ainsi dire pris en tenaille entre la barriĂšre et la limite de la Terre. Évidemment, dans une Terre sphĂ©rique, une telle « limite » n’est pas concevable, et les Gog et Magog auraient pu simplement contourner la barriĂšre en faisant le tour du globe terrestre. De plus, le Coran affirme que les montagnes ont Ă©tĂ© plantĂ©es dans la terre comme des « piquets » (jibĂąl) pour Ă©viter qu’elle ne bascule (21 : 31 ; 31 : 10 ; 79 : 32 ; 78 : 6-7). Ceci dĂ©note clairement l’idĂ©e d’une Terre plate qui risque de tanguer d’un cĂŽtĂ© ou de l’autre, et que les montagnes viennent stabiliser, comme l’a d’ailleurs bien notĂ© Heidi Toelle : « La terre coranique est une “couche” ou “un tapis” Ă©tendu pour les humains, et Dieu y a dressĂ© ou jetĂ© les montagnes afin de l’ancrer et de l’empĂȘcher de tanguer »13.

La forme de la Terre chez les exégÚtes médiévaux

Jusqu’à prĂ©sent, nous avons vu que le Coran, fidĂšle aux traditions cosmologiques proche-orientales, dĂ©crit la Terre comme une surface plane. Cependant, la forme de la Terre fit l’objet d’intenses dĂ©bats chez les commentateurs musulmans postĂ©rieurs, qui se divisĂšrent en deux camps. Le premier, prenant appui sur le texte coranique, dĂ©fendait l’idĂ©e d’une Terre plate. Il s’agit de l’opinion la plus rĂ©pandue dans les premiers commentaires du Coran, et en tout cas la plus ancienne. On la trouve dĂ©jĂ  dans le TanwĂźr al-MiqbĂąs min TafsĂźr, traditionnellement attribuĂ© Ă  Ibn AbbĂąs (m. 687), le « pĂšre » de l’exĂ©gĂšse coranique14. Bien qu’on ait quelques raisons de douter qu’il remonte effectivement Ă  Ibn AbbĂąs, ce commentaire n’en reste pas moins trĂšs ancien et estimĂ© par les exĂ©gĂštes postĂ©rieurs15. Wahb Ibn Munabbih (m. ~ 730), un savant religieux rĂ©putĂ© des dĂ©buts de l’islam, par ailleurs fils d’un Compagnon du ProphĂšte, exprima une opinion similaire que nous rapporte al-Tabari (m. 930) : « On a interrogĂ© Wahb au sujet des Terres : “comment sont-elles ?” Il a rĂ©pondu : ce sont sept Terres plates et des Ăźles. Entre chaque Terre, il y a un ocĂ©an »16. Ibn MujĂąhid (m. 936), qui est surtout connu pour avoir Ă©tabli la tradition des « sept lectures » du Coran, affirma Ă©galement que la Terre Ă©tait plate, au motif que si ce n’était pas le cas, « l’eau ne resterait pas immobile »17. L’argument semble en effet imparable.

Le second point de vue exprimĂ© par les exĂ©gĂštes musulmans est que la Terre est de forme sphĂ©rique. Toutefois, cette opinion repose moins sur le Coran lui-mĂȘme que sur les connaissances scientifiques hĂ©ritĂ©es des Grecs, qui Ă©taient dĂ©sormais accessibles au monde arabo-musulman. Seyyed Hossein Nasr explique en effet :

Avec l’établissement du califat abbasside, des traductions de sources grecques, syriaques, pahlavi et sanskrites sur les diffĂ©rentes sciences sont devenues disponibles en arabe, de sorte qu’en plus des Ă©coles antĂ©rieures [
] qui s’appuyaient presque entiĂšrement sur la rĂ©vĂ©lation islamique pour leur savoir, de nouvelles Ă©coles sont apparues qui puisaient Ă©galement dans des sources non islamiques18.

Avec la diffusion des traitĂ©s d’astronomie grecs, de plus en plus de savants musulmans se ralliĂšrent Ă  l’idĂ©e d’une Terre ronde. Le polymathe andalou Abu Ubayda al-Layti al-Balansi (m. 908), qui s’était fait un nom dans la « science des Ă©toiles », fut l’un des premiers parmi les musulmans Ă  soutenir une telle opinion, ce qui lui vaudra les railleries de ses contemporains19. Le savant persan Al-BĂźrunĂź (m. 1048) en offre un autre exemple : comme ÉratosthĂšne avant lui, il Ă©tait parvenu Ă  calculer avec une grande prĂ©cision la circonfĂ©rence de la terre. Son contemporain Avicenne (m. 1037), s’appuyant sur des observations en mer, conclut que la Terre ne pouvait qu’ĂȘtre ronde : « Si la surface de l’eau n’était pas sphĂ©rique, Ă©crit-il, les navires seraient vus dans leur ensemble lorsqu’on les observe de loin [
]. Cela ne se passe pas comme ça. On voit d’abord le haut du gouvernail, puis apparaĂźt le bateau »20.

Bien que les exemples de savants musulmans affirmant la sphĂ©ricitĂ© de la Terre soient nombreux, il s’agit lĂ  d’opinions personnelles fondĂ©es sur des Ă©crits ou des expĂ©rimentations scientifiques, et non pas sur le Coran. Comme le souligne Damien Janos, « il est clair en tout cas que le Coran et la tradition musulmane primitive ne soutiennent pas la conception d’une Terre sphĂ©rique et d’un univers sphĂ©rique. C’était le point de vue qui prĂ©valait dans les milieux Ă©duquĂ©s de la sociĂ©tĂ© musulmane Ă  la suite de l’infiltration de l’astronomie ptolĂ©mĂ©enne »21. À ce titre, il n’existe Ă  notre connaissance aucun Ă©crit islamique soutenant que la Terre est ronde avant le 9e siĂšcle – pĂ©riode Ă  partir de laquelle les travaux grecs furent massivement traduits en arabe. Il convient donc de distinguer les opinions savantes de ce que dit le Coran lui-mĂȘme, bien qu’une certaine confusion entre les deux soit parfois volontairement entretenue. Le savant andalou Ibn Hazm (m. 1064) nous en offre une bonne illustration, qui n’hĂ©site pas Ă  citer un verset du Coran pour « dĂ©montrer » que la Terre est ronde :

Personne parmi les imams musulmans qui mĂ©rite le nom d’imam, n’a niĂ© la sphĂ©ricitĂ© de la Terre (..). La preuve de sa rotonditĂ© vient du Coran et de la Sunna, AllĂąh a dit : « Il enroule la nuit sur le jour et enroule le jour sur la nuit » (39 :5) »22

Cependant, l’interprĂ©tation d’Ibn Hazm n’est guĂšre convaincante, et repose sur une lecture forcĂ©e du texte. En effet, le passage Ă©voque simplement l’alternance rĂ©guliĂšre du jour et de la nuit, un thĂšme abordĂ© dans de nombreux autres versets coraniques : « C’est ainsi qu’AllĂąh fait pĂ©nĂ©trer la nuit dans le jour, et fait pĂ©nĂ©trer le jour dans la nuit » (22 : 61) ; « c’est Lui qui a assignĂ© une alternance Ă  la nuit et au jour » (25 : 62, voir Ă©galement 31 : 29 ; 35 : 13 ; 57 : 6). L’idĂ©e qu’exprime le verset n’a donc aucun rapport avec la forme de la Terre, mais concerne le renouvellement infini du temps (la nuit succĂ©dant au jour, et vice versa). Georges Tamer a pu montrer que l’image coranique du temps qui s’enroule fait Ă©cho Ă  d’anciennes croyances, en particulier au mythe d’AiĂŽn, le dieu du temps infini de la mythologie grecque, que les Ɠuvres picturales de l’AntiquitĂ© reprĂ©sentent souvent tenant de sa main droite la cĂ©lĂšbre roue par laquelle il fait succĂ©der le temps et les saisons23. Quant Ă  l’affirmation selon laquelle aucun imam « n’a niĂ© la sphĂ©ricitĂ© de la Terre », elle est tout simplement inexacte. Certes, le thĂ©ologien Ibn Taymiyya (m. 1111) fait Ă©tat du « consensus » des savants concernant la sphĂ©ricitĂ© de la Terre24. Mais il semble Ă©vident que ce sont les astronomes qui sont visĂ©s ici, et non les savants religieux. Vers la mĂȘme Ă©poque, Ibn Atiyya (m. 1075) rapporte pour sa part que « l’avis sur sa rotonditĂ©, bien que cela n’amoindrit pas l’un des piliers de la loi, est un avis non prouvĂ© selon les savants de la loi islamique »25. Environ cinq siĂšcles plus tard, l’éminent thĂ©ologien Al-SuyĂ»tĂź (m. 1505), commentant le sens du mot soutihat (« Ă©tendue », « aplatie ») dans le verset 88 : 20, rapporte Ă  son tour le consensus des savants religieux en faveur d’une Terre plate :

Quant Ă  Sa parole soutihat, son sens littĂ©ral suggĂšre que la terre est plate — c’est l’opinion de la plupart des savants de la chari’a — et non sphĂ©rique comme l’affirment les astronomes26.

Il semble donc qu’il y ait eu une divergence d’opinion concernant la forme de la Terre entre les scientifiques et les savants religieux. Cette divergence est bien illustrĂ©e sous la plume du traditionnaliste ÊżAbd AllĂąh ibn Muáž„ammad al-Qaáž„áč­ĂąnĂź (m. 993), qui Ă©crit : « Le gĂ©omĂštre a menti, et l’astrologue aussi — tous deux prĂ©tendent faussement accĂ©der Ă  la science d’AllĂąh ; La Terre est ronde, disent-ils tous les deux — ils sont d’accord sur ce point ; Mais selon ceux qui possĂšdent une intelligence saine, la Terre est plate, conformĂ©ment au tĂ©moignage vĂ©ridique et clair du Coran » 27. Dans son article « Against Ptolemy? Cosmography in Early Kalām », Omar Anchassi montre en effet que mĂȘme aprĂšs sa diffusion dans le monde arabo-musulman, de nombreux thĂ©ologiens de l’islam restĂšrent opposĂ©s au modĂšle ptolĂ©mĂ©en et rejetĂšrent l’idĂ©e d’une Terre ronde. Par exemple, le thĂ©ologien mu’tazilite AbĂ» RashĂźd al-NĂźsĂąbĂ»rĂź (m. 1068) Ă©crivit un traitĂ© dans lequel il dĂ©montra que la Terre est plate via trois arguments : i) si la Terre Ă©tait ronde, elle serait Ă©quidistante du ciel en tous points (comme un cercle dont le centre est au mĂȘme endroit). Dans ce cas, on ne verrait pas les mouvements du soleil au cours de la journĂ©e ; ii) sur une Terre ronde, les mers et les riviĂšres ne resteraient pas en place, mais tomberaient dans l’air environnant ; iii) enfin, le Coran dit qu’AllĂąh a « Ă©tendu » ou « aplani » la Terre aprĂšs sa crĂ©ation (79 : 30). Ceci prouve que la Terre est plate 28.

Le dernier argument avancĂ© par al-NĂźsĂąbĂ»rĂź est intĂ©ressant. En effet, alors que la plupart des savants en faveur de la sphĂ©ricitĂ© de la Terre fondaient leur opinion sur des observations scientifiques, les partisans de la conception d’une Terre plate s’appuyaient principalement sur le Coran, n’hĂ©sitant pas Ă  mobiliser certains versets pour Ă©tayer leur dĂ©monstration. Comme le remarque trĂšs justement Mohamed A. Mahmoud, « Ă  l’Ă©poque prĂ©moderne, ni l’histoire de la pensĂ©e islamique d’une façon gĂ©nĂ©rale, ni celle de la pensĂ©e gĂ©ographique musulmane en particulier ne tĂ©moignent d’une perception contraire inspirĂ©e par le Coran, selon laquelle la Terre serait ronde »29. Le verset : « Et c’est Lui qui a Ă©tendu la Terre » (13 : 3) fut souvent citĂ© pour prouver que la Terre est plate. Al-MĂąwardi (m. 1058) commente Ă  ce propos : « c’est-Ă -dire qu’Il l’Ă©tendit pour s’y installer, en rĂ©ponse Ă  ceux qui prĂ©tendaient qu’elle Ă©tait ronde comme une balle »30. AbĂ» Al-QĂąsim Al-QushayrĂź (m. 1072) : « Et ce verset est la preuve que la terre est plate et n’a pas la forme d’une boule »31. Al-Qurtubi (m. 1273) remarque pareillement que « dans ce verset, il y a une rĂ©ponse Ă  ceux qui prĂ©tendent que la Terre ressemble Ă  une sphĂšre »32.

Les positions contemporaines

Nous avons vu que la pĂ©riode mĂ©diĂ©vale fut marquĂ©e par d’intenses dĂ©bats entre les savants musulmans sur la forme de la Terre. D’un cĂŽtĂ©, les travaux astronomiques grecs, enrichis de nouvelles observations plus poussĂ©es, dĂ©montraient clairement que la Terre Ă©tait ronde. Mais de l’autre cĂŽtĂ©, le texte coranique, tributaire de l’ancienne tradition mĂ©sopotamienne, dĂ©crit une Terre dĂ©finitivement plate. La dichotomie entre les deux approches – l’une reposant sur la science et l’autre sur la rĂ©vĂ©lation coranique – aboutit immanquablement Ă  un conflit que les tentatives occasionnelles d’harmonisation n’ont jamais pu rĂ©soudre totalement. Encore Ă  l’époque moderne, le monde arabo-musulman est tiraillĂ© entre diffĂ©rentes positions que nous allons prĂ©senter.

Le concordisme coranique

La premiĂšre position, que l’on peut clairement qualifier de concordiste33, tente d’harmoniser le Coran avec la science moderne en avançant de nouvelles interprĂ©tations. L’une d’elles postule par exemple que les passages dĂ©crivant la Terre comme une grande Ă©tendue ne font pas vraiment rĂ©fĂ©rence Ă  la planĂšte, mais Ă  la surface terrestre. Selon cette lecture, la Terre coranique serait bel et bien ronde, AllĂąh ayant seulement aplani sa surface afin de la rendre habitable pour les hommes. Il est vrai que dans la langue arabe, comme en français, le mot ard dĂ©signe Ă  la fois la planĂšte et le sol sous nos pieds. Ce dernier sens est occasionnellement employĂ© dans le Coran, par exemple au verset suivant : « Et il vous a fait hĂ©riter leur terre, leurs demeures, leurs biens, et aussi une terre que vous n’aviez point foulĂ©e » (33 : 27). Toutefois, la plupart des occurrences du mot ard associĂ©es Ă  l’idĂ©e de platitude se rencontrent dans des rĂ©cits qui portent sur la crĂ©ation du Monde. Il est donc plus naturel que le terme dĂ©signe ici la Terre entiĂšre, en tant que planĂšte, plutĂŽt qu’une portion de celle-ci.

Par ailleurs, l’affirmation selon laquelle la surface de la Terre serait plane est un contre-sens gĂ©omĂ©trique : par dĂ©finition, un objet sphĂ©rique possĂšde une surface courbĂ©e. L’impression que la surface de la Terre est plate est due Ă  son immensitĂ© par rapport Ă  notre Ă©chelle d’observation : l’horizon semble effectivement plat, car notre champ de vision est limitĂ© et ne permet pas de discerner la courbure terrestre. En revanche, lorsque l’horizon est dĂ©gagĂ©, notamment en mer, la courbure de la Terre se dessine au loin. C’est pourquoi les philosophes et astronomes d’autrefois s’appuyaient sur les observations des marins pour prouver la sphĂ©ricitĂ© de la Terre (on renverra par exemple au commentaire dĂ©jĂ  citĂ© d’Avicenne). Rajoutons enfin qu’environ un quart des surfaces immergĂ©es sont constituĂ©es de massifs montagneux, et on ne peut pas vraiment dire que les montagnes soient « plates ».

Une autre tentative d’harmonisation, rendue populaire par le prĂ©dicateur Zakir Naik, consiste Ă  coller au mot daha une signification pour le moins insolite :

Et quant Ă  la Terre, aprĂšs cela, Il l’a Ă©tendue » [Le Coran 79 : 30] Le mot arabe pour Ă©tendre ici est « dahaha » qui signifie un Ɠuf d’autruche. La forme d’un Ɠuf d’autruche ressemble Ă  la forme gĂ©o-sphĂ©rique de la Terre. Ainsi, le Coran dĂ©crit correctement la forme de la Terre, bien que la notion rĂ©pandue quand le Coran fut rĂ©vĂ©lĂ©, Ă©tait que la Terre est plate. [
]34.

Cette explication est Ă©videmment absurde. Outre le fait que la Terre ne ressemble pas vraiment Ă  un Ɠuf d’autruche, qui est ovale et non pas rond, daha est un verbe – il est donc impossible que son sens soit « Ɠuf (d’autruche) » qui est un nom (le ha final est un suffixe renvoyant Ă  la Terre « l’ »). Tous les traducteurs du Coran ont d’ailleurs traduit le verbe par « Ă©tendu » ou « aplanit », comme on peut le lire dans les principales versions françaises :

⎯ RĂ©gis BlachĂšre : « La Terre, aprĂšs cela, Il l’a Ă©tendue ».

⎯ Denise Masson : « Il a ensuite Ă©tendu la Terre ».

⎯ Muhammad Hamidullah : « Et quant Ă  la Terre, en plus de cela, Il l’a Ă©tendue ».

⎯ Jacques Berque : « AprĂšs quoi la Terre Il aplanit ».

Les platistes

À l’inverse des approches concordistes, plusieurs thĂ©ologiens musulmans contemporains ont soutenu que la Terre Ă©tait plate. Tel fut le cas du grand Moufti d’Arabie saoudite ‘Abd al-Aziz Ibn Baz (m. 1999), qui Ă©crivit dans la premiĂšre Ă©dition de son livre Al-Adilla an-Naqliyya wa-l-Hissiyya `ala ImkĂąn as-Sou’oud ila al-KawĂąkib wa-’ala JarayĂąn ach-Chams wa-l-Qamar wa-Soukoun al-Ard parue en 1976 que « l’opinion selon laquelle le soleil est fixe et que la Terre est ronde est un avis abominable et dĂ©testable, celui qui dit que la Terre tourne et qui nie l’existence de la course du soleil est un apostat et s’est Ă©garĂ©. Il est invitĂ© Ă  se repentir, sinon le mĂ©crĂ©ant apostat est tuĂ© et ses biens sont reversĂ©s dans la trĂ©sorerie des musulmans »35. Devant le tollĂ© provoquĂ© par son livre, Ibn Baz fut contraint de rĂ©tropĂ©daler, allant jusqu’à contester avoir tenu de tels propos. Cependant, de nombreux tĂ©moignages accablent l’ancien Moufti. Le philosophe syrien Sadek al-Azem fit savoir dans une interview accordĂ©e Ă  un quotidien qatari :

Dans son livre publiĂ© en 1985, Ibn Baz a complĂštement rejetĂ© l’idĂ©e que la Terre est ronde. Il a Ă©voquĂ© la question sur la base que la Terre est plate. Il a complĂštement rejetĂ© l’idĂ©e que la Terre tourne en orbite autour du soleil. Je possĂšde le livre et vous pouvez vĂ©rifier ce que je dis. Et oui, la terre ne tourne pas autour du soleil, c’est plutĂŽt le soleil qui fait le tour de la terre. Il nous fait revenir Ă  l’astronomie ancienne, Ă  la pĂ©riode prĂ© copernicienne. Bien sĂ»r, dans ce livre Ibn Baz dĂ©clare que tous ceux qui disent que la Terre est ronde et tourne en orbite autour du soleil sont des apostats. En tout Ă©tat de cause, il est libre de penser ce qu’il veut. Mais la grande catastrophe, c’est que pas un seul des religieux ou des institutions universitaires dans le monde musulman, de l’Orient Ă  l’Occident, de Al-Azhar Ă  Al-Zaytouna, de Al-Qaradhawi Ă  Al-Tourabi au cheikh Ahmad Kaftaro, et des dĂ©partements d’étude de la chari’a, pas un seul n’a osĂ© dire Ă  Ibn Baz Ă  quel non-sens il s’accroche au nom de la religion islamique36.

Le savant libanais Gibril Haddad, classĂ© parmi les cinq cents musulmans les plus influents au monde37, fĂźt allusion semblablement aux paroles du grand Moufti : « il affirmait que la terre Ă©tait plate et ressemblait Ă  un disque et que le soleil tournait autour »38. Dans un dĂ©bat sur une chaĂźne de tĂ©lĂ©vision irakienne, Fadhel al-Sa’d, astronome de profession, s’opposa au physicien ‘Aboud Al-Taei en argumentant ainsi :

« Un Jardin dont la largeur Ă©gale celle du ciel et de la terre » (57 : 21), atteste le fait que la Terre est plate. [
] Ce que je dis est basĂ© sur la science coranique. Il (‘Aboud Al-Taei, ndlr) a basĂ© ses arguments sur le genre de science que je rejette catĂ©goriquement, la science moderne qu’ils enseignent dans les Ă©coles. Cette science est une innovation hĂ©rĂ©tique qui n’a pas de confirmation dans le Coran. Aucun verset dans le Coran n’indique que la Terre est ronde ou qu’elle tourne. Tout ce qui n’est pas indiquĂ© dans le Coran est faux39.

Si l’analyse de Fadhel al-Sa’d peut sembler dĂ©routante au lecteur moderne, elle n’en reste pas moins cohĂ©rente du point de vue coranique. Évidemment, si la planĂšte possĂšde une largeur, elle est de forme rectangulaire et ne peut ĂȘtre un globe qui possĂšde un diamĂštre
 En 2017, une doctorante en sciences environnementales provoqua un scandale en Tunisie, en soumettant une thĂšse affirmant que la Terre est plate, immobile et relativement jeune (13 500 ans). En dĂ©pit de ces aberrations scientifiques, la thĂšse fut approuvĂ©e par les deux relecteurs Ă  qui elle fut remise. Une copie fuita quelques jours plus tard Ă  l’ancien prĂ©sident de la SociĂ©tĂ© Astronomique de Tunisie, qui, aprĂšs avoir cru Ă  une blague, rendit public sur Facebook les conclusions de la thĂšse40.

Une position d’équilibre

Enfin, certains intellectuels musulmans ont dĂ©veloppĂ© un point de vue singulier sur la question. Le thĂ©ologien rĂ©formiste Mahmoud Mohamed Taha (m. 1985) soutient que le Coran dĂ©crit bel et bien la Terre comme Ă©tant plate, car cela correspondait Ă  la perception des Arabes de l’époque :

Le Coran a dĂ©libĂ©rĂ©ment Ă©vitĂ© de contredire ce que la perception sensorielle confirmait aux yeux de son public arabe, dans le cadre d’une dĂ©marche Ă©ducative intentionnelle relevant de ce qu’on pourrait appeler une stratĂ©gie cognitive graduelle. Alors que le Coran prĂŽnait le monothĂ©isme, AllĂąh, selon Taha, n’a pas jugĂ© sage de surcharger les capacitĂ©s cognitives des destinataires de Sa parole par une conception de la forme de la Terre qui aurait contredit les preuves offertes par leurs propres sens. Leur illusion sensorielle a donc Ă©tĂ© confirmĂ©e, dans le but de la dissiper progressivement lorsqu’ils acquerraient une meilleure connaissance, grĂące Ă  la pratique et au perfectionnement de leur adoration41.

Le thĂ©ologien d’origine kurde SaĂŻd Nursi (m. 1960) avait avancĂ© pareille opinion dans son IshĂąrĂąt al-iÊżjĂąz fĂź mazan al-ĂźjĂąz, arguant qu’il eĂ»t Ă©tĂ© contraire Ă  la sagesse divine de perturber l’esprit des masses aux yeux desquelles l’idĂ©e d’une Terre ronde semblait contre-intuitive42.

Références

1↑ « EnquĂȘte sur la mĂ©sinformation des jeunes et leur rapport Ă  la science et au paranormal Ă  l’heure des rĂ©seaux sociaux », Fondation Jean JaurĂšs, 2022.

2↑ Wayne Horowitz, Mesopotamian, op. cit., p. 333.

3↑ Sylvie Nony & Violaine Giacomotto-Charra, La Terre plate : GĂ©nĂ©alogie d’une idĂ©e fausse, Les Belles Lettres, 2021, p. 18.

4↑ Ibid, p. 17.

5↑ Ibid, p. 16.

6↑ Ibid, p. 93.

7↑ Ibid, p. 94.

8↑ Ibid, p. 36.

9↑ Kevin van Bladel, « Heavenly Cords and Prophetic Authority in the Quran and Its Late Antique Context », Bulletin of the School of Oriental and African Studies, 70 (2007), p. 226.

10↑ Ibid, p. 225.

11↑ En plus des Ă©tudes mentionnĂ©es dans le prĂ©sent article, on peut citer Omar Anchassi, « Against Ptolemy? Cosmography in Early Kalām », Journal of the American Oriental Society, vol. 142 (2) : « Une lecture littĂ©rale du texte coranique prĂ©sente la Terre comme plate » (p. 857) ; Jacqueline Chabbi, Le Coran dĂ©cryptĂ© : Figures bibliques en Arabie, Lexio, 2014 : « la terre a Ă©tĂ© par la divinitĂ© « aplanie » (firĂąsh ou mibĂąd), symbole de dĂ©placements facilitĂ©s (Cor. LI, 48). Les montagnes ont Ă©tĂ© fichĂ©es en terre, lĂ  encore, comme des « piquets de tente » (awtĂąd). Il s’agissait de stabiliser le disque terrestre qui, sans cette prĂ©caution, aurait pu basculer. La reprĂ©sentation coranique ne prĂ©voit Ă©videmment pas encore une Terre sphĂ©rique » (p. 143) ; Mohamed A. Mahmoud, Quest for Divinity: A Critical Examination of the Thought of Mahmud Muhammad Taha, Syracuse University Press, 2007 : « Il existe de nombreux versets dans le Coran qui suggĂšrent que la forme de la Terre est plate » (p. 253) ; Paul Neuenkirchen, « Commentaire de la sourate 50 », in Mohammad Ali Amir-Moezzi & Guillaume Dye (eds.), Le Coran des historiens, Le Cerf, 2019, vol. 2b : « Le v. 7 se poursuit avec la description de la crĂ©ation de la Terre par Dieu qui a Ă©tĂ© allongĂ©e, Ă©tendue (madadnĂą), tel un tapis – ce qui implique que la Terre est vue par le Coran comme Ă©tant plate » (p. 1540) ; Gabriel S. Reynolds, The Qurʟān and the Bible. Texte and Commentary, Yale University Press, 2018 : « Ces deux versets (ainsi que ceux qui suivent) illustrent la cosmologie du Coran, selon laquelle le monde est plat et le ciel constitue une barriĂšre physique » (p. 405) ; Julien Decharneux, Creation and Contemplation. The Cosmology of the Qur’ān and Its Late Antique Background, De Gruyter, 2023 : « Le modĂšle ptolĂ©maĂŻque suppose Ă©galement une Terre sphĂ©rique, ce qui est manifestement en contradiction avec l’affirmation coranique selon laquelle Dieu a disposĂ© la Terre « comme un lit » (firāshan ; Coran 2:22) » (p. 190) ; Scott B. Noegel & Brannon Wheeler, The A to Z of Prophets in Islam and Judaism, Scarecrow Press, 2010 : « Le Coran dĂ©crit la terre comme plate et Ă©tendue » (p. 68) ; Damien Janos, « Qur’ānic cosmography in its historical perspective: some notes on the formation of a religious worldview », Religion, vol. 42 (2) : « Concernant la Terre, dont le premier niveau est habitĂ© par les ĂȘtres humains, le Coran laisse Ă©galement entendre qu’elle est plate – elle est comparĂ©e Ă  un “lit” et Ă  un “tapis” Ă©tendus par Dieu ».

12↑ Mohammad Ali Tabatabai’i & Saida Mirsadri, « The Qurʟānic Cosmology, as an Identity in Itself », Arabica, 2016, p. 211.

13↑ Heidi Toelle, « Monts, montagnes », in Mohammad Ali Amir-Moezzi (ed.), Dictionnaire du Coran, Robert Laffont, 2007, p. 567.

14↑ Sur le rĂŽle mythique d’Ibn AbbĂąs comme « pĂšre » de l’exĂ©gĂšse coranique, on renverra le lecteur vers notre article « Les dĂ©buts de l’exĂ©gĂšse islamique ».

15↑ Andrew Rippin, « TafsĂźr Ibn Abbas and Criteria for Dating Early TafsĂźr Textes », Jerusalem Studies in Arabic and Islam, vol. 18, 1994, pp. 38–83.

16↑ Mohammed Ibn Jarir at-Tabari, Tñrikh ar-Rousoul wa-l-Moulouk, Dñr at-Tourñth, 1387, vol. 1, p. 41.

17↑ Ibn Attiyah, Al-Muharrar al-Wajiz fi Tafsir al-Kitāb al-‘Aziz, vol. 5, p. 375.

18↑ Seyyed Hossein Nasr, An Introduction to Islamic Cosmological Doctrines, Thames and Hudson, 1978, p. 14.

19↑ áčąÄÊżid al-AndalusÄ«, Kitāb áčŹabaqāt al-umam, Ă©ditĂ© par L. ShaykhĆ«, al-Maáč­baÊża al-KāthĆ«lÄ«kiyya, 1912, pp. 64–65.

20↑ Avicenne, Livre de la guĂ©rison, 2ᔉ partie TraitĂ© du ciel, chap. 3, p. 20.

21↑ Damien Janos, art. cit., pp. 217–218.

22↑ Ibn Hazm, Al-Fasl fi al-Milal wa-l-Ahwñ’ wa-n-Nihal, Maktabat al-Khñnji, vol. 2, p. 78.

23↑ Georges Tamer, Zeit und Gott. Hellenistische Zeitvorstellungen in der altarabischen Dichtung und im Koran, De Gruyter, 2008, pp. 210–212.

24↑ Ibn Taymiyya, Majmƫ’ Fatāwa Shaykh Al-Islam Ahmad b. Taymiyya, Saudi Ministry of Islamic Affairs, Dawah and Guidance, vol. 25, p. 195.

25↑ Ibn Atiyyah, Al-Muharrar al-Wajüz fi Tafsir al-Kitñb al-‘Azüz, Dñr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 1422, vol. 5, p. 475.

26↑ Tafsür al-Jalñlayn, Dñr al-Hadith, p. 805.

27↑ CitĂ© par Omar Anchassy, art. cit., p. 861, n° 72.

28↑ Ibid, p. 876.

29↑ Mohamed A. Mahmoud, op. cit., p. 91.

30↑ Abu al-Hasan Ali Ibn Muhammad Ibn Habib al-Mawardi, Tafsir al-Mawardi, sourate 13, verset 3.

31↑ AbĂ» Al-QĂąsim Al-QushayrĂź, Tayseer in the science of tafsir, p. 462.

32↑ AbĂ» ‘Abdi LlĂąh Muhammad Ibn Ahmad Ibn AbĂź Bakr Al-AnsĂąrĂź Al-QurtubĂź, Al-Jami’ li-Ahkam, sourate 13, verset 3.

33↑ Sur la notion de concordisme coranique, voir notre article « Les miracles du Coran ».

34↑ Zakir Naik, « Le Coran et la science sont-ils compatibles ? », 2010, p. 10. Disponible sur www.islamhouse.com.

35↑ CitĂ© par Khaled Montaser, Wahm al-I’jĂąz al-‘Ilmi, DĂąr al-‘In lil-Nacher, 2005, p. 79.

36↑ « A comprehensive interview with Syrian philosopher Sadik Jalal al-‘Azm, Al-Raya (Qatar) », 12 janvier 2008. Accessible Ă  l’adresse suivante : https://www.memri.org/reports/comprehensive-interview-syrian-philosopher-sadik-jalal-al-azm#_ednref1

37↑ « The 500 most influential Muslims », The Royal Islamic Strategy Studies Center, 2009.

38↑ Gibril Haddad, « Ibn Baz, A concise guide to another primary innovator in Islam ».

39↑ « Iraqi researcher defies scientific axioms: the Earth is flat and much larger than the sun (which is also flat) », Al-Fayhaa TV (Iraq), 31 octobre 2007, www.memritv.org (clip n°1684).

40↑ Nidhal Guessoum & Stefano Bigliardi, Islam and Science: Past, Present, and Future Debates, Cambridge University Press, 2023, p. 1.

41↑ Mohamed A. Mahmoud, op. cit., p. 91.

42↑ SaĂŻd Nursi, Signs of Miraculousness. The Inimitability of the Qur’an’s Conciseness, trad. SĂ»kran Vahide, 2007, p. 193.