LES MIRACLES DU CORAN
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Introduction
Depuis plusieurs décennies, les théories sur l’existence de prétendus « miracles scientifiques » dans le Coran sont massivement relayées sur Internet par les prédicateurs religieux. Selon eux, le Coran contiendrait déjà toutes les théories scientifiques modernes, ce qui prouverait son origine divine. Cette idée s’appuie notamment sur le verset suivant : « Nous n’avons rien omis d’écrire dans le Livre » (6 : 38). Pris de manière littérale, le passage implique en effet que le Coran renferme absolument toutes les connaissances, mais était-ce là le sens que voulait lui donner l’auteur coranique ? Cela parait douteux. Pourtant, de nombreux prédicateurs musulmans n’hésitent pas à franchir le pas. Une anecdote illustrant à merveille de cette tendance nous est rapportée par le général Bonaparte lors de son expédition en Égypte, durant laquelle il eut l’occasion d’échanger avec des cheikhs :
Pendant la conversation, le général Bonaparte dit aux cheikhs que les Arabes avaient cultivé les arts et les sciences du temps des califes, mais qu’ils étaient aujourd’hui dans une ignorance profonde et qu’il ne leur restait rien des connaissances de leurs ancêtres : le cheikh Sadat répondit qu’il leur restait le Coran qui renfermait toutes les connaissances. Le général demanda si le Coran enseignait à fondre les canons. Tous les cheikhs présents répondirent hardiment que oui. (cité par Laurens, L’Expédition d’Égypte, Armand Colin, 1989).
Cette anecdote, qu’on peut qualifier de comique, anticipe les discours contemporains sur les « miracles » du Coran, mis en avant par la très officielle Commission internationale pour les miracles scientifiques dans le Coran et la Sunna, fondée en 1983 à La Mecque. Celle-ci organise de nombreux congrès, où des intervenants viennent y présenter des thèses parfois surprenantes, parmi lesquelles on peut citer les suivantes : « Le miracle dans la thérapie par le miel », « Les satellites témoignent de la vérité de la prophétie de Mohammed (Que la Paix et la Grâce soient sur lui », « le miracle scientifique dans la distinction entre l’urine de la jeune servante et celle du nourrisson mâle », ou encore « La supériorité du traitement du bas du dos par des prières sur le traitement par lasers ». On y prétend même avoir calculé la vitesse de la lumière à partir d’un verset du Coran ! Ce type de discours, souvent fondé sur des interprétations hasardeuses et des rapprochements douteux, suscite l’enthousiasme de certains – et la perplexité des autres. Dans cet article, nous retracerons le développement de cette approche et verrons quelles méthodes sont utilisées par ses promoteurs. Nous montrerons que celles-ci ne résistent à aucun examen critique, même élémentaire, et qu’elles sont de plus en plus contestées par diverses personnalités issues du monde musulman.
L’épopée des « miracles scientifiques » du Coran
Des origines récentes
L’idée que le Coran renferme des miracles scientifiques est apparue à une époque relativement récente. Elle apparait en effet au 19e siècle, en même temps que les progrès dans les sciences naturelles apportés par les Européens. Cette période coïncide également avec la colonisation, pendant laquelle le monde musulman voit débarquer sur son territoire les colons européens avec leurs scientifiques, médecins, ingénieurs et hauts fonctionnaires. Les musulmans prennent alors conscience du retard scientifique et technologique de la oumma par rapport au monde occidental1. En réaction, certains auteurs musulmans développent tout un discours selon lequel le Coran contenait déjà les découvertes scientifiques modernes : c’est le point de départ du « commentaire scientifique » (tafsir ‘ilmi) du Coran. Il s’agit donc à l’origine d’un projet « défensif »2, remarque Mustansir Mir.
L’Égyptien Tantawa Jawhari (m. 1940) sera l’un des l’un des pionniers de cette approche. Après des études classiques à l’université d’al-Azhar, il apprit l’anglais, le français et l’allemand pour se former aux sciences modernes. En 1931, il publia un immense commentaire du Coran « où il mêle analyses traditionnelles, souvenirs personnels et notes de lectures de vulgarisation scientifique »3. Même en faisant preuve de beaucoup d’indulgence, il faut admettre que ses tentatives de concordisme entre la science et le Coran peinent à convaincre, quand elles ne frôlent pas l’absurdité. Ainsi, dans son esprit, les « armées des cieux et de la terre » mentionnées dans le Coran désignent les microbes ; la « mer qui bouillonne » (52 : 6) indique la composition de l’eau en oxygène et hydrogène, etc. En dépit de ces rapprochements douteux, celui qui de son aveu même n’était pas un scientifique, aura l’audace de réclamer le prix Nobel !
Maurice Bucaille : l’apôtre du concordisme
La théorie des miracles scientifiques trouva son apôtre en la personne de Maurice Bucaille, un médecin gastro-entérologue français. Dans les années 1970, il s’intéressa à l’islam et au Coran, et devint le médecin personnel du roi Fayçal d’Arabie Saoudite. Il connut une forte popularité dans le monde arabo-musulman avec son livre La Bible, Le Coran et la science. Les Écritures saintes examinées à la lumière des connaissances modernes. L’ouvrage publié en 1976, traduit dans une vingtaine de langues, est une sorte de grand manuel de concordisme. Sous couvert d’une neutralité de façade, Bucaille affirme qu’à l’inverse de la Bible, le Coran ne contiendrait aucune erreur scientifique et ferait état de connaissances qu’on ignorait à l’époque de la révélation coranique.
Les méthodes employées par Bucaille pour parvenir à de telles conclusions ne sont pas sans poser problème, surtout de la part d’un auteur (censé être) scientifique. Comme le souligne Anne-Sylvie Boisliveau, « des connaissances partielles sont sorties de leur contexte et de leur discipline scientifique pour être ménagées à une argumentation polémique de bas niveau »4. C’est peu dire que Maurice Bucaille use en effet d’un concordisme effréné mêlé à une bonne dose d’imagination. Une illustration se trouve dans l’interprétation qu’il réserve aux versets 15 : 14-15 : « Si nous ouvrons pour eux une porte du ciel et qu’ils continuent par elle à y monter, ils diraient : “Nos regards ne sont que troublés ou plutôt nous sommes des gens ensorcelés”. » Pour Bucaille, ces versets d’une confondante banalité ne seraient rien de moins que la preuve que le Coran avait une préconnaissance de la conquête spatiale !
En outre, partout dans son ouvrage, on remarque un certain « deux poids, deux mesures » dans le traitement que Bucaille réserve à la Bible et au Coran. Alors qu’il s’efforce sur de nombreuses pages de démontrer que les textes bibliques ont été remaniés au cours du temps, il déclare au sujet du Coran : « une authenticité indiscutable donne au texte coranique une place à part parmi les livres de la révélation »5. Pour prouver ses dires, il se contente de reprendre le narratif des sources islamiques sans les soumettre au moindre examen critique – examen pourtant indispensable dans une démarche qui se veut scientifique. Quant à « l’authenticité indiscutable » du Coran, il omet de préciser qu’elle a été discutée, et souvent remise en cause, par les théologiens musulmans eux-mêmes6. De façon similaire, alors qu’il se livre à une lecture littéraliste de la Bible, il n’hésite pas à interpréter les versets du Coran pour leur donner le sens voulu. Par exemple, les « six jours » de la création mentionnés dans la Bible ne sont que mythe et absurdité scientifique. En revanche, lorsque le Coran évoque lui aussi les six jours, il faut évidemment comprendre six périodes de création7. Si la Bible contient de nombreux mythes, pour lesquels il écarte toute lecture allégorique, le Coran, lui, n’en contient aucun. C’est ignorer que le texte coranique, en plus de certains mythes bibliques comme le déluge, comporte de nombreux mythes et légendes d’origines variées8.
Par ailleurs, Bucaille a toujours recours à une interprétation personnelle du Coran, qui s’écarte de la tradition exégétique islamique, à laquelle l’ouvrage ne se réfère à aucun endroit. De plus, il n’hésite pas à traduire les versets à sa guise, en prenant parfois certaines libertés par rapport au texte arabe. Par exemple, Régis Blachère traduit le verset 51 : 47 comme suit : « Le ciel, Nous l’avons construit solidement. En vérité, Nous sommes pleins de largesse ! » Mais à rebours de la plupart des traductions et de la lecture des théologiens musulmans, Bucaille traduit le verset de la façon suivante : « Le ciel, nous l’avons construit renforcé. En vérité nous l’étendons »9. Ici, il est donc question de l’expansion du ciel pour coller à la théorie du « Big Bang ». Enfin, on ne peut s’empêcher de remarquer que Bucaille évite soigneusement certains sujets, comme la forme de la Terre, que le Coran décrit très clairement comme étant plate, (2 : 22 ; 20 : 53 ; 43 : 10 ; 51 : 48 ; 78 : 6, etc.), le cardiocentrisme (3 : 7 ; 3 : 190 ; 22 : 46) ou encore l’affirmation selon laquelle le sperme de la région lombaire (86 : 6-7) – affirmation qui aurait dû provoquer des nœuds d’estomac à notre médecin gastro-entérologue…
Les convictions religieuses de Bucaille demeurent un sujet controversé. Ce dernier, en effet, a toujours entretenu une certaine ambiguïté sur son rapport à la religion. S’il affirme avoir grandi dans un milieu catholique avant de s’intéresser à l’islam, il n’a jamais confirmé de manière explicite s’y être converti10. Il raconte avoir écrit La Bible, Le Coran et la Science « avec un esprit libre de tout préjugé » et sans « aucune foi dans l’islam », bien que le caractère apologétique de l’ouvrage semble indéniable.
Un paradoxe
Comme nous l’avons indiqué, l’émergence de la théorie des miracles scientifiques du Coran coïncide avec les progrès des sciences naturelles au 19e siècle. Il ne s’agit évidemment pas d’une simple coïncidence : c’est précisément la révolution scientifique amorcée à cette époque qui incita certains auteurs musulmans à mobiliser la science à des fins apologétiques. Mais si le Coran contenait réellement, par avance, les découvertes modernes, pourquoi celles-ci ont-elles été faites, dans leur immense majorité, par des savants occidentaux ? Une étude indique en effet que 97 % des découvertes scientifiques depuis l’Antiquité sont attribuables à des Européens ou des Américains11. Comment expliquer la marginalité des scientifiques musulmans, alors même qu’ils méditent quotidiennement sur le texte coranique depuis des siècles ? Si la théorie du « Big Bang » figurait dans le Coran comme l’affirment certains, pourquoi a-t-elle été formulée par un prêtre catholique, et non par un imam ? Le paradoxe est d’autant plus fort que même pendant la période médiévale, où la production scientifique dans le monde arabo-musulman était importante, l’idée de « miracles scientifiques » n’est nullement évoquée par les savants musulmans – et aurait sans doute paru incongrue aux yeux de ces mêmes savants. Mustansir Mir remarque ainsi :
il est curieux de constater que, dans les premiers siècles où l’activité scientifique musulmane était intense, les principaux commentaires du Coran ne font généralement pas référence à la science, alors qu’aujourd’hui, tandis que l’activité scientifique musulmane a diminué, de nombreux musulmans prétendent avoir trouvé dans la science un allié et un défenseur de la foi en l’islam12.
Par ailleurs, pourquoi attendre qu’une théorie scientifique soit d’abord formulée pour ensuite prétendre qu’elle figurait déjà dans le Coran ? Si l’idée de miracles scientifiques était fondée, on s’attendrait à ce que le texte permette d’anticiper des découvertes, et non simplement de les reconnaître après coup. Or, jusqu’à maintenant, le schéma demeure invariable : une avancée scientifique est réalisée, puis certains s’efforcent d’en retrouver l’écho dans le Coran, souvent au prix d’une lecture forcée du texte.
Le concordisme coranique
Définition et critiques
Les partisans des miracles du Coran utilisent une méthode pseudoscientifique appelée concordisme. Elle consiste à extraire un verset du Coran pour le rendre compatible avec une théorie ou une observation scientifique. Cette méthode peut être critiquée à plus d’un titre : tout d’abord, elle ignore le contexte (au sens large) du verset en question. Or, dans une démarche scientifique, un verset ne peut être pris isolément. Il s’inscrit toujours dans un contexte historique donné et entretient un rapport étroit avec les versets qui l’entourent. De plus, les concordistes prennent de grandes libertés vis-à-vis de l’interprétation musulmane traditionnelle, à laquelle ils substituent leur interprétation personnelle. Cette attitude est condamnée dans le hadîth : « celui qui parle du Coran de sa propre opinion, qu’il prenne sa place en enfer »13.
Un autre problème du concordisme est qu’on peut l’appliquer à toute littérature ancienne pour prétendre y déceler un « miracle ». Prenons l’exemple suivant : dans Le Crépuscule des Idoles, le philosophe allemand Friedrich Nietzsche écrivait que « seules les pensées qui vous viennent en marchant ont de la valeur ». Or, plusieurs études scientifiques ont montré qu’une activité physique d’intensité modérée comme la marche engendrait une forte activité dans les zones cérébrales associées aux tâches exécutives, comme l’illustrent les IRM réalisées sur des sujets après vingt minutes de marche ou après vingt minutes de repos.
Fig. 1 : Imagerie médicale de l’activité cérébrale de deux individus après 20 minutes de repos et de marche – Dr. Chuck Hillman, Université de l’Illinois
Comment Nietzsche, qui n’avait accès ni aux méthodes d’imagerie médicale, ni aux connaissances en neurosciences, pouvait-il savoir que la marche stimulait l’activité cérébrale ? En suivant le principe du concordisme, on pourrait prétendre au miracle scientifique et conclure que Nietzsche était un prophète !
Stefano Bigliardi, un des rares spécialistes à s’intéresser au phénomène des miracles du Coran, a identifié cinq lacunes et biais associés avec le concept14 :
(1) Biais épistémologiques : utiliser le Coran pour confirmer des théories scientifiques (ou pour faire le tri entre des théories en concurrence) ; traiter la science comme une simple collection de « faits » (ignorant ainsi les méthodes scientifiques)
(2) Lacunes dans le traitement de l’information : s’appuyer sur des informations déformées, exagérées ou fausses ; présenter des informations contenues dans le Coran comme « nouvelles » alors que ce n’est pas toujours le cas
(3) Lacunes dans l’interprétation : s’appuyer sur des traductions erronées ; ignorer la possibilité qu’un passage peut être interprété de différentes manières
(4) Un manque de compétences : évoquer les miracles scientifiques du Coran sans posséder les compétences nécessaires dans différentes disciplines scientifiques, sans maitriser la langue arabe ou l’exégèse coranique ; absence de recul critique et de revue par les pairs
(5) Lacunes théologiques : faire dériver la science du Coran va à l’encontre de ses enseignements
Science et pseudoscience
Il convient également de rappeler qu’aucune connaissance scientifique ne constitue une vérité absolue et indépassable. La science évolue dans le temps : une théorie scientifique peut être considérée comme valide à un certain moment, puis réfutée par la suite. L’histoire en a produit de nombreux exemples. De plus, il n’existe pas de méthode permettant de prouver que les théories scientifiques sont vraies, ou même probablement vraies15. Toutes ces théories sont des constructions humaines, et donc susceptibles de comporter des erreurs et des failles. Le concept des miracles scientifiques du Coran revient donc à réduire un texte considéré comme divin, immuable et infaillible, à des théories humaines qui s’inscrivent dans un temps et un espace donnés, qui possèdent par définition un certain degré d’incertitude et sont susceptibles d’être réfutées. L’astrophysicien algérien Nidhal Guessoum, dont nous reparlerons bientôt, souligne ainsi les faiblesses méthodologiques des apologistes, en remarquant qu’ils se fondent sur des « principes erronés », à savoir :
⎯ l’idée que l’interprétation des versets du Coran est univoque et définitive, permettant ainsi une comparaison avec des observations ou théories scientifiques ;
⎯ l’idée que la science est simple et claire, qu’elle contient des faits définitifs que l’on peut facilement distinguer des simples théories16.
Les prétendus miracles scientifiques du Coran s’inscrivent plus largement dans un contexte de théories pseudoscientifiques et de fausses informations, un phénomène largement amplifié par Internet. Parmi les plus étonnantes, on peut citer les théories et rumeurs suivantes : l’astronaute Neil Armstrong se serait converti à l’islam après avoir entendu l’appel à la prière sur la lune17, des versets du Coran seraient apparus sur la peau d’un nourrisson au Daghestan, une fillette palestinienne aurait été transformée en chien pour avoir blasphémé l’islam, la NASA aurait découvert des crevasses sur la lune, prouvant que celle-ci a été fendue en deux par Muhammad, ou encore la découverte d’un squelette géant qui confirmerait le hadîth selon lequel Adam mesurait 27 mètres18. Dans certains cas, l’information émane d’autorités officielles, voire scientifiques. Ainsi, durant l’épidémie de covid-19, le secrétaire général de la Commission internationale pour les miracles scientifiques du Coran et de la Sunna recommandait de faire des ablutions ou de manger sept dattes pour lutter contre le virus19. Pour résoudre les problèmes énergétiques de son pays, le Pakistanais Bashiruddin Mahmood, ingénieur nucléaire et haut responsable de l’autorité atomique, suggéra de capturer des jinns — ces créatures invisibles faites de feu selon la tradition islamique — afin d’en tirer de l’énergie20.
Si ces exemples peuvent sembler anecdotiques, ils témoignent néanmoins d’un faible ancrage de la culture scientifique dans certaines sociétés musulmanes, où les masses peuvent d’autant plus facilement se laisser séduire par des discours pseudo voire antiscientifiques. Ceci explique en grande partie la popularité des thèses sur les miracles du Coran, aussi bien dans le monde arabo-musulman qu’en Occident. Pour tenter de convaincre leur audience, leurs promoteurs n’hésitent d’ailleurs pas à utiliser le langage et les codes propres au discours scientifique, sans en respecter les méthodes – ce qui est la définition même caractérise précisément la pseudoscience21.
Corruption, troncage et manipulation
De nombreuses personnalités et organisations promouvant les miracles du Coran ont été éclaboussées par des scandales, allant de la corruption au terrorisme. Une enquête du Wall Street Journal avait révélé en 2002 que la Commission des miracles scientifiques du Coran et de la Sunna avait manipulé et corrompu plusieurs scientifiques occidentaux afin qu’ils tiennent des propos compatibles avec le point de vue islamique. Les scientifiques avaient été invités tous frais payés (billets d’avion en première classe, séjour dans un hôtel de luxe) à une conférence à Islamabad présentée de façon trompeuse par les organisateurs comme neutre. À la place, les scientifiques sont tombés dans un véritable traquenard où ils furent incités à commenter des versets du Coran et des hadîths en les présentant comme des vérités scientifiques. Les participants, qui ont en outre reçu des sommes d’argent et pour certains des cadeaux de grande valeur, dénonceront plus tard un « piège » et une « une manipulation »22.
On précisera au passage que le fondateur de ladite commission n’est autre que le Yéménite Abdul Majid Zindani, qui fut l’un des mentors d’Oussama Ben Laden23.
En 1979, un géologue allemand, Alfred Kröner, avait déjà fait les frais de ce type de comportement. Interrogé sur la conformité du Coran à la science lors d’une conférence tenue en Arabie Saoudite, ses propos ont été détournés et tronqués, comme il l’expliquera plus tard :
Au fil des ans, j’ai répondu à des centaines de courriels concernant ce sujet. En 1979, j’ai assisté à une conférence géologique à Djeddah, en Arabie Saoudite, et il y a eu une interview télévisée avec cinq géologues occidentaux organisée par le ministre des affaires religieuses de l’époque, qui était titulaire d’un doctorat en géologie. La question était de savoir si le Coran était compatible avec les opinions modernes sur l’évolution de la Terre. Comme vous pouvez l’imaginer, les écrits religieux comportent toujours des aspects compatibles avec la nature, et le Coran ne fait pas exception à la règle. Les citations que l’on trouve aujourd’hui sur ces sites religieux sont sorties de leur contexte, je ne me souviens même plus des détails de l’interview. En tout état de cause, quoi que vous trouviez sur ces sites, je n’ai certainement jamais dit ce qui est cité aujourd’hui. Je n’y peux pas grand-chose, j’ai demandé conseil à plusieurs amis du monde musulman et ils m’ont tous dit de laisser tomber et de faire avec24.
Un discours de plus en plus contesté
En dépit de sa popularité sur Internet, le discours sur les miracles du Coran ne recueille pas l’unanimité. Qu’ils soient scientifiques, théologiens ou simples citoyens, de plus en plus de voix issues du monde musulman s’élèvent aujourd’hui pour dénoncer le détournement de la science au service de la religion. Peu de temps après les premiers écrits sur la question, le théologien égyptien Amin al-Khuli (m. 1966) leur opposa trois arguments25 :
⎯ Les mots changent de sens au fil du temps. Il ne faut donc pas forcer le sens des mots du Coran en leur donnant des sens anachroniques.
⎯ Le Coran était destiné à être compris par ses premiers auditeurs. Si on lui donne aujourd’hui des sens scientifiques modernes, qu’en était-il à l’époque de la révélation ? Si les contemporains de Muhammad avaient réellement compris ces significations, pourquoi le développement scientifique dans le monde arabe est-il venu bien plus tard ? Et s’ils ne les ont pas comprises ainsi, peut-on vraiment penser que c’était le sens voulu par Dieu ?
⎯ Un livre religieux n’a pas pour but de transmettre des connaissances scientifiques, qui évoluent avec le temps, mais d’agir sur les sentiments – et les sentiments de tous, même les non instruits.
En 1985, le penseur anglo-pakistanais Ziauddin Sardar réagit à son tour contre ces discours, qui font peser un risque sur la véracité du Coran :
le Coran serait-il considéré comme faux et à rejeter […] si un fait scientifique donné ne concorde pas avec lui, ou si un fait mentionné dans le Coran est contredit par la science moderne ? Et que se passerait-il si une théorie particulière, aujourd’hui « confirmée » par le Coran et largement acceptée, était abandonnée demain au profit d’une autre théorie offrant une vision opposée ? Cela signifierait-il que le Coran est valable aujourd’hui, mais ne le sera plus demain ?26
L’approche de Maurice Bucaille constitue selon lui une « apologie de la pire espèce », et les musulmans qui s’en revendiquent souffrent d’un complexe d’infériorité. La même critique revient sous la plume du physicien pakistanais Pervez Hoodbhoy, auteur d’un livre intitulé L’islam et la science : l’orthodoxie religieuse et la bataille pour la rationalité (1991). Dans cet ouvrage, Hoodbhoy suggère que beaucoup de musulmans révèrent Maurice Bucaille, dont il qualifie l’approche de « pseudo-science », car il s’agit d’un homme blanc. Il est très probable en effet que la popularité dont jouit Bucaille dans le monde musulman provienne en grande partie du fait qu’il est un homme blanc et occidental. Cela constitue de fait un argument d’autorité qui n’est pas entièrement dénué d’un certain racisme, même inconscient – le livre du docteur Bucaille aurait-il bénéficié d’une telle faveur s’il avait été écrit par un médecin originaire du Togo ?
Le physicien d’origine turque Taner Edis a également critiqué les partisans du concordisme coranique dans son livre Une illusion d’harmonie (2007). Les miracles scientifiques du Coran, écrit-il, peuvent être facilement réfutés par un « fact-checking » des plus élémentaires. De plus, leurs partisans ont tendance à exploiter des versets du Coran suffisamment vagues pour leur donner le sens voulu, et écartent d’autres versets qui reflètent des théories préscientifiques. Nidhal Guessoum s’est également emparé du sujet dans son livre Islam et science – Comment concilier le Coran et la science moderne (2013). Le scientifique algérien tient en outre une chaîne YouTube qui compte plus de 300 vidéos (en arabe) et un demi-million d’abonnés. On citera également la physicienne d’origine tunisienne Faouzia Charfi, auteure de La science voilée (2013), où elle écrit :
Le double détournement de la religion et de la science par ce concordisme musulman qui envahit le réseau Internet de manière exponentielle est un frein majeur à l’épanouissement de l’esprit scientifique dans nos pays. Il peut séduire des lecteurs non avertis et, malheureusement, la balance penche du côté de ceux qui ont les moyens financiers pour faire passer leur message politique. Car il ne s’agit pas de science mais d’un dessein politique fondé sur une vision passéiste de l’islam et qui vise à reformater la société, imposer certaines valeurs morales et une certaine vision des femmes27.
Ce mouvement dépasse largement le cercle des scientifiques et penseurs religieux, trouvant écho sur des sites confessionnels populaires. Par exemple, le site oumma.com a publié un article intitulé « Les ‘‘mirages scientifiques’’ du Coran. Regard musulman sur le concordisme islamique »28, qui témoigne du fait qu’une frange de plus en plus importante de la population musulmane s’oppose désormais à l’instrumentalisation de sa religion par certains prédicateurs peu scrupuleux !
Références
1↑ Dominique Urvoy & Marie-Thérèse Urvoy, Enquête sur le miracle coranique, Le Cerf, 2018, p. 73.
2↑ Mustansir Mir, « Scientific Exegesis of the Qurʾan—A Viable Project? », Journal of Islam & Science, vol. 2 (1), 2004, p. 40.
3↑ Dominique Urvoy & Marie-Thérèse Urvoy, op. cit., p. 75.
4↑ Anne-Sylvie Boisliveau, Le Coran par lui-même. Vocabulaire et argumentation du discours coranique autoréférentiel, Brill, 2014, p. 394.
5↑ Maurice Bucaille, La Bible, Le Coran et la science. Les Écritures saintes examinées à la lumière des connaissances modernes, Seghers, 1976, p. 129.
6↑ Voir par exemple Hossein Modarressi, « Early Debates on the Integrity of the Qur’ān: A Brief Survey », Studia Islamica, vol. 77, 1983, pp. 5-39.
7↑ Maurice Bucaille, op. cit., p. 136.
8↑ On citera à titre d’exemples la légende des dormants d’Éphèse, le roman d’Alexandre, l’épopée de Gilgamesh ainsi que les nombreux récits légendaires provenant des textes rabbiniques et syriaques. Sur le sujet, on renverra notre lecteur à la rubrique « Les sources du Coran » sur al-kalam.fr
9↑ Maurice Bucaille, op. cit., p. 168.
10↑ Nidhal Guessoum & Stefano Bigliardi, Islam and Science. Past, Present and Future Debates, Cambridge University Press, 2023, p. 24.
11↑ Charles Murray, Human Accomplishment: The Pursuit of Excellence in the Arts and Sciences, 800 B.C. to 1950, Harper Perennial, 2004, p. 252.
12↑ Mustansir Mir, art. cit., p. 40.
13↑ Sunan at-Tirmidhi 2951.
14↑ Stefano Bigliardi, Islam and Pseudoscience, Cambridge University Press, 2025, pp. 30-31.
15↑ Pour une bonne introduction à l’épistémologie des sciences, voir Alan F. Chalmers, Qu’est-ce que la science ?, La Découverte, 1990.
16↑ Nidhal Guessoum, op. cit., p. 166.
17↑ L’intéressé lui-même a dû démentir à plusieurs reprises la rumeur. Lorsqu’il se trouva face à un musulman qui l’interrogea sur sa conversion, Armstrong raconte : « Je lui ai dit que cette histoire était fausse. Mais il ne m’a visiblement pas cru. Quelqu’un l’avait prévenu que je lui mentirais. » https://www.parismatch.com/Actu/International/Neil-Armstrong-l-homme-qui-n-est-jamais-redescendu-sur-Terre-140173
18↑ Sur l’existence des géants dans l’islam, voir notre contribution « Les géants ont-ils existé ? » : https://al-kalam.fr/le-coran/mythes-et-histoire/les-geants-ont-ils-existe/
19↑ Stefano Bigliardi, op. cit., p. 15.
20↑ Stefano Bigliardi, « Science Resolutely Refuses to Take Root in Muslim Countries », Newsline, 2017.
21↑ Caleb W. Lack & Jacques Rousseau, Critical Thinking, Science, and Pseudoscience: Why We Can’t Trust Our Brains, Springer, 2016, p. 39.
22↑ Daniel Golden, « Western Scholars Play Key Role In Touting ‘Science’ of the Quran », The Wall Street Journal, 23 janvier 2002.
23↑ Communiqué de presse du Ministère américain au trésor (U.S. Department of the Treasury) : https://home.treasury.gov/news/press-releases/js1190
24↑ Majid Daneshgar, « The Qurʾan and Science, Part III: Makers of the Scientific Miraculousness », Zygon: Journal of Religion and Science, vol. 58 (4), 2023, p. 1018.
25↑ Dominique Urvoy & Marie-Thérèse Urvoy, op. cit., p. 100.
26↑ Cité par Stefano Bigliardi, op. cit., p. 5.
27↑ Faouzia Charfi, La science voilée, Odile Jacob, 2013, p. 14.
28↑ Hocike Kerzai, « Les ‘‘mirages scientifiques’’ du Coran. Regard musulman sur le concordisme islamique », Oumma.com : https://oumma.com/mirages-scientifiques-coran/