Salomon et les animaux
Introduction
Le Coran rapporte que Salomon avait reçu le don de parler aux animaux, et de comprendre leur langage : « Salomon hérita de David et dit : ‘‘O hommes ! On nous a appris le langage des oiseaux ; et on nous a donné part de toutes choses. C’est là certes une faveur évidente !’’» (27 : 16). Dans la suite du récit, Salomon passe en revue ses troupes constituées de djinns, d’hommes et d’oiseaux :
Les troupes de Salomon formées de Djinns, de Mortels et d’Oiseaux furent rassemblées devant lui, divisées par groupes. Quand ils arrivèrent à la Vallée des Fourmis, une fourmi dit : « O fourmis, entrez dans vos demeures, [de peur] que Salomon et ses armées ne vous écrasent sans s’en rendre compte ». À ces paroles, Salomon sourit et dit : « Seigneur ! permets-moi de [Te] remercier du bienfait dont Tu m’as comblé ainsi que mon père. [Fais] que j’accomplisse des œuvres pies que Tu agréeras et fais-moi entrer en Ta miséricorde, parmi Tes saints serviteurs ! » Puis il passa en revue les oiseaux et dit : « Pourquoi ne vois-je pas la huppe ? est-elle parmi les absents ? Je la châtierai sévèrement ! ou je l’égorgerai ! ou bien elle m’apportera un argument explicite. » Mais elle n’était restée (absente) que peu de temps et dit : « J’ai appris ce que tu n’as point appris ; et je te rapporte de Saba’ une nouvelle sûre : J’ai trouvé qu’une femme est leur reine, que de toute chose elle a été comblée et qu’elle a un trône magnifique » (27 : 17-21).
Ce curieux épisode, qui fait intervenir des éléments mythologiques tels que la faculté de parler aux animaux, ne se trouve pas dans la Bible. Nous montrerons dans le présent article que le Coran reprend ici plusieurs fables d’origine juive.
Le don de Salomon
Nous l’avons dit, la Bible ne contient pas d’épisode similaire à celui du Coran, dans lequel Salomon reçoit la faculté de comprendre le langage des animaux et de communiquer avec eux. D’après les textes bibliques, Salomon possédait une grande connaissance de toute chose, et notamment des animaux : « Il a parlé sur les arbres, depuis le cèdre du Liban jusqu’à l’hysope qui sort de la muraille; il a aussi parlé sur les animaux, sur les oiseaux, sur les reptiles et sur les poissons » (1 Rois 4 : 33). Or, comme le note Steven Weitzman, la faculté de Salomon à parler sur les animaux a donné naissance à une légende selon laquelle il était capable de parler avec eux1. La légende se retrouve tout particulièrement dans les écrits rabbiniques. Le Midrash rapporte que « Salomon entendit les oiseaux qui gazouillaient, et il savait ce qu’ils disaient ; il entendit l’âne braire, et il savait ce qu’il disait »2. Une version plus élaborée, et plus proche du récit coranique, se trouve dans le Targum Sheni. Ce texte consiste en une traduction en araméen du livre d’Esther, augmentée de commentaires rabbiniques et de légendes. Nous y lisons le passage suivant : « Il [Salomon] comprenait le langage des oiseaux et des animaux, les cerfs et les béliers couraient à son commandement […] » (Targum Sheni 1 : 2). On retrouve également l’histoire de la huppe (dans la version du Targum, il s’agit d’un coq) qui apprend à Salomon l’existence de la reine de Saba :
À ce moment-là, le coq manquait parmi les volailles, et on ne le trouvait point. Alors le roi [Salomon] ordonna avec colère qu’il se présente devant lui, sinon il le détruirait. Alors le coq répondit et dit au roi Salomon : « Seigneur de la terre, incline tes oreilles et écoute mes paroles. […] J’ai aperçu une contrée dont la ville fortifiée est Kitor [= Saba, l’ancienne capitale du Yémen] […]. J’ai vu une femme qui gouverne [ses habitants], et son nom est reine de Saba (Targum Sheni 1 : 4).
Nous voyons que le Targum Sheni présente des similitudes frappantes avec le récit coranique – similitudes qui ne se limitent d’ailleurs pas à celles que nous avons mises en lumière. Nous verrons lors d’une prochaine publication que l’histoire de Salomon et de la reine de Saba dans le Coran en est largement inspirée. Pour l’heure, il nous reste à préciser la datation du Targum Sheni. Les spécialistes ont en effet avancé des datations des plus diverses pour la composition du texte, dont certaines sont clairement postérieures à l’islam – ce qui exclurait de fait la dépendance du Coran vis-à-vis du Targum Sheni. Cependant, les recherches les plus récentes semblent s’accorder sur une datation antérieure au Coran. L’analyse littéraire du texte permet effectivement de situer sa composition en Palestine durant les premiers siècles du christianisme, marqués des persécutions antijuives3. Une datation du 4e siècle, fondée sur plusieurs indices concordants, parait ainsi très probable4. Bernard Grossfeld a de son côté démontré que le Targum Sheni a été composé au plus tard « au tout début du septième siècle mais vraisemblablement plus tôt, peut-être dès le quatrième siècle »5. En comparant les récits du Coran et du Targum Sheni, Zishan Ghaffar est parvenu à une conclusion similaire, soulignant que « le récit coranique sur la reine de Saba présuppose le récit du Targum Sheni »6. Il parait donc clair, au vu des études les plus récentes, que le Targum Sheni est plus ancien que le Coran. Même en supposant le scénario inverse, très improbable, il est à souligner que « les traditions contenues dans le Targum peuvent être beaucoup plus anciennes, précédant aisément l’islam »7.
On notera que l’idée selon laquelle Salomon pouvait converser avec les animaux trouve écho dans l’Apocalypse de Baruch, un livre apocryphe rédigé peu après la destruction du Second Temple en 70, et dont on possède au moins un manuscrit complet préislamique8. Nous lisons dans ce texte que « même Salomon, au temps de sa royauté, lorsqu’il voulait faire porter un message ou demander quoi que ce fût, mandait un oiseau qui lui obéissait ponctuellement » (Apocalypse de Baruch, 77 : 25).
David, Salomon et le mythe d’Orphée
Les légendes juives sur la faculté de Salomon à converser avec les animaux, que l’on retrouve dans le Midrash, le Targum Sheni, puis dans le Coran, possèdent un antécédent encore plus ancien. Il s’agit du psaume 151, qui n’appartient pas au canon biblique, mais fait partie des fameux manuscrits de la mer morte découverts à Qumran et provenant la secte des esséniens. Ce texte présente une similitude intéressante avec un autre verset du Coran, qui concerne cette fois-ci David (le père de Salomon) : « Nous avons certes accordé une faveur à David de Notre part. Ô montagnes et oiseaux, répétez avec lui les louanges d’Allâh » (34 : 10). L’idée que les montagnes rendent grâce à Dieu se retrouve en effet déjà dans le psaume 151, comme l’a bien remarqué Marc Philonenko, qui va jusqu’à parler d’une « tradition essénienne dans le Coran »9. Nous lisons dans ce texte le passage suivant :
Alléluia ! De David, fils de Jessé. J’étais le cadet de mes frères et le plus jeune des fils de mon père. Et (celui-ci) fit de moi le pasteur de son troupeau et le chef de ses chevrettes. Mes mains fabriquèrent un instrument de musique et mes doigts, une lyre ; et je rendis gloire à Yahvé, m’étant dit, moi, en moi-même : « Les montagnes ne Lui rendent-elles pas témoignage ? Et les collines ne (Le) proclament-elles pas ? »10
Comme on le voit, il est question ici, comme dans le Coran, des montagnes et des collines proclamant les louanges de Dieu avec David. La suite du texte est également intéressante pour notre propos. David continue en effet : « Les arbres prisèrent mes paroles et le troupeau, mes poèmes ». On retrouve à nouveau le thème du parler avec les animaux, don que Salomon hérita de son père David selon le Coran11. Or, le portrait de David communicant avec les animaux est lui-même inspiré d’Orphée dans la mythologie grecque12. Orphée, le fils d’Apollon et de Calliope, possède en effet le don de charmer les animaux, les arbres et les rochers par le son mélodieux de sa voix et de sa lyre. De son côté, David est déjà présenté dans la Bible comme un musicien. Il n’en fallait pas plus à l’auteur du psaume 151 pour faire de David une sorte d’Orphée judaïsé, qui, à l’image du fameux héros grec, a la faculté de communiquer avec les animaux. Philonenko affirme ainsi avec justesse que, « comme dans le Psautier qoumrânien, c’est David-Orphée qui chante dans le Coran »13. Nous voyons ici comment un thème de la mythologie grecque est passé dans la littérature juive, avant de trouver sa place dans le Coran.
Salomon et les fourmis
Le passage coranique cité en introduction mentionne également le fait que Salomon et ses armées survolèrent la « Vallée des Fourmis ». Là, la reine des fourmis dit à ses compatriotes de rentrer dans leur demeure, de peur d’être écrasés. L’épisode des fourmis « fait partie d’une ancienne fable juive dont le Coran n’a gardé qu’un vague souvenir », commente Jan Van Reeth14. La légende semble dériver du livre des Proverbes, dans la Bible, qui attribue à la fourmi le don de la sagesse : « Va vers la fourmi, paresseux ; Considère ses voies, et deviens sage » (6 : 6). D’après la légende, Salomon se vit offrir par Dieu un tapis volant de grande taille sur lequel il voyageait avec le roi des hommes, le roi des démons, le roi des bêtes (le lion), et le roi des oiseaux (l’aigle). Le récit se poursuit ainsi :
Un autre jour, alors qu’il survolait une vallée où se trouvaient de nombreux essaims de fourmis, Salomon entendit une fourmi dire aux autres : « Entrez dans vos maisons, sinon les légions de Salomon vous détruiront ». Le roi lui demanda pourquoi elle parlait ainsi. Elle répondit qu’elle craignait que si les fourmis regardaient les légions de Salomon, elles ne se détournent de leur devoir de louer Dieu, ce qui serait désastreux pour elles.
Comme le souligne Jules Janssens, « il existe un lien évident » entre la fable talmudique et le Coran15. On y retrouve en effet la plupart des éléments de l’épisode coranique, en particulier la vallée des fourmis au-dessus de laquelle passèrent les troupes de Salomon, de même que la reine des fourmis donnant l’ordre à ses congénères de rentrer dans leurs demeures. Notons cependant que dans le Coran, la reine des fourmis est inquiète à l’idée que les siens se fassent écraser littéralement par les armées de Salomon, alors que dans la légende juive, la destruction est spirituelle : les fourmis pourraient se détourner de leur devoir de louer Dieu.
Le Coran et la langue des animaux
Dans le récit que nous avons étudié, le Coran met en scène un dialogue entre un homme, Salomon, et des animaux. Le thème des animaux parlants fait partie de la classification internationale des contes de tradition orale (B210 Aarne-Thompson), et se trouve dans les mythologies de nombreuses cultures. L’un des exemples les plus anciens se trouve dans les fables d’Ésope au 6e siècle avant notre ère. Le Coran, ainsi, se place dans le registre de la littérature folklorique et mythologique.
L’idée que l’homme puisse comprendre le « langage » animal, et inversement, a beaucoup intrigué penseurs et philosophes. Les prêtres égyptiens croyaient que certains babouins étaient capables de lire et d’écrire, à la manière des êtres humains. Les babouins qui arrivaient au temple recevaient un stylo à plume ainsi qu’une tablette, et leurs capacités supposées étaient évaluées16. Nos connaissances ont depuis bien progressé. L’on sait aujourd’hui que les animaux ne possèdent pas de langage équivalent au nôtre. Comme l’explique l’éthologue Konrad Lorenz :
Les animaux ne possèdent pas de langage au sens propre du terme. Chez les vertébrés supérieurs, tout comme chez les insectes, en particulier chez les espèces vivant en société appartenant à ces deux grands groupes, chaque individu dispose d’un certain nombre de mouvements et de sons innés pour exprimer ses sentiments. Il a également des moyens innés de réagir à ces signaux chaque fois qu’il les voit ou les entend chez un congénère17.
Par conséquent, supposer, comme le fait le Coran, que les animaux puissent dialoguer entre eux de manière élaborée, et s’exprimer à travers des mots, des phrases, voire des idées à l’image des êtres humains, semble refléter une conception préscientifique qui n’est pas compatible avec l’état actuel des connaissances.
Références
1↑ Steven Weitzman, Solomon: The lure of Wisdom, Yale University Press, 2011, p. 69.
2↑ Cité par David Sidersky, Les origines des légendes musulmanes dans le Coran et dans les vies des prophètes, Paul Geuthner, 1933, p. 122.
3↑ Elisabetha Limardo Daturi, Représentation d’Esther entre écritures et images, Peter Lang, 2004, p. 44.
4↑ Ibid.
5↑ Bernard Grossfeld, The Two Targums of Esther, Michael Glazier, 1991, p. 23.
6↑ Zishan Ghaffar, Der Koran in seinem religions und weltgeschichtlichen Kontex, Brill, 2019, p. 82, n°8.
7↑ Sheila Tuller Keiter, Perils in Wisdom: The Scriptural Solomon in Jewish Tradition, Gorgias Press, 2021, p. 299.
8↑ Pierre Bogaret, Apocalypse de Baruch. Introduction, traduction du syriaque et commentaire, Le Cerf, 1969, vol. 1, pp. 33-35.
9↑ Marc Philonenko, « Une tradition essénienne dans le Coran », Revue de l’histoire des religions, 1966, vol. 170 (2), pp. 143-157.
10↑ Ibid, p. 146.
11↑ Comme l’indique clairement le verset : « Salomon hérita de David ». C’est également l’interprétation traditionnelle chez les commentateurs musulmans. Cf. Seyyed Hossein Nasr, The Study Quran: A New Translation and Commentary, HarperOne, 2015, p. 1690.
12↑ André Dupont-Sommer, David et Orphée, Firmin-Didot, 1964, pp. 4-11.
13↑ Marc Philonenko, art. cit., p. 149.
14↑ Jan Van Reeth, « Commentaire de la sourate 27 », in Mohammad Ali Amir-Moezzi & Guillaume Dye (eds.), Le Coran des historiens, Le Cerf, 2019, vol. 2b, p. 992.
15↑ Jules Janssens, « The Ikhwān aṣ-Ṣafāʾ on King-Prophet Solomon », in Joseph Verheyden (ed.), The Figure of Solomon in Jewish, Christian and Islamic Tradition: King, Sage and Architect, Brill, 2013, p. 251.
16↑ William Hillix & Duane Rumbaugh, Animal bodies, Human minds: Ape, Dolphin, and Parrot Language Skills, Springer Science, 2004, p. 45.
17↑ Konrad Lorenz, King Solomon’s Ring, Taylor & Francis, 2004, p. 73.